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Mai 2005
01/05/2005
 

Toto le héros de Jaco Van Dormael

Le film (Disque 1)

D’où vient la fascination que l’on éprouve en regardant Toto le héros plusieurs fois d’affilée ? Pourquoi des blocs narratifs entiers s’incrustent-ils dans notre mémoire ? (Thomas enfant ouvrant la porte du placard espérant y découvrir son père vivant alors qu’il vient d’apprendre sa disparition, Alice boutant le feu à la maison des voisins pour prouver à Thomas que sa jalousie n’a pas de fondement ou l’éblouissante séquence finale lorsque Thomas a choisi sa mort à défaut de n’avoir pu maîtriser sa vie, se moquant d’Alfred dont il prend la place, le tout –moins paradoxal qu’il n’y parait—s’achevant sur un hymne à la vie !).

Peut-être bien à cause de cette part d’enfance que chacun d’entre nous refoule dans un inconscient qui, comme chacun sait est structuré comme un langage et qui donc nous renvoie de temps à autre des parties de sa syntaxe. Michel Bouquet (Toto vieux), l’exprime dans un des bonus du DVD, l’originalité de Toto le héros est de parler du rapport que chaque être entretien avec son enfance, ce qui a rarement été traité au cinéma de cette manière. En effet, un septuagénaire reconstruit son destin à partir du constat que la vie a fait de lui un personnage que son enfance était loin d’imaginer qu’il devienne. Le temps ne fait pas qu’user il détourne les désirs d’enfances vers des voies de garage, des bifurcations, un imprévisible qui s’avère souvent prévisible. D’où la blague de Toto adulte lançant dans un silence à couper au couteau : « Quelle heure est-il ? L’heure qu’il était hier à la même heure ! »

Toto le héros est basé sur une structure proche de celle de Citizen Kane de Welles avec ses incessants flash-back qui s’articulent autour de trois époques que Thomas imagine et reconstruit tel un puzzle où se mélangent souvenirs et fantasmes. Une vie dont il aurait aimé être le héros ; l’enfance, l’âge adulte, la vieillesse. Un héros comme son père dont Monsieur Kant, le voisin ennemi, affirme qu’il est mort en héros et en fait le reproche à sa veuve.

Thomas a un imaginaire débordant qui ne cesse de s’opposer au réel. Il se raconte l’histoire du vol de sa vie par son voisin Alfred lors d’un échange de bébé pendant l’incendie de la maternité. L’enfance et les possibilités qu’elle offre d’inventer sa vie future (le rimbaldien, je est un autre) est la boîte noire d’un film qui défile à toute allure. Mais ce n’est pas seulement la justesse de ton miraculeuse des personnages qui fascine, c’est aussi la légèreté du ton avec laquelle Jaco Van Dormael traite d’un sujet qui hante tout un chacun : qu’ai-je fait de ma vie ? Ai-je réalisé les rêves de mon enfance ? Leur ai-je été fidèle. Pourquoi n’ai-je su contrôler les bifurcations que la vie m’a imposées et qui m’ont conduit là où je ne voulais guère me retrouver (un home pour vieux) ?

L’impact du film est sans doute dû à la révolte de Thomas devenu vieux et se révoltant contre son sort. N’ayant plus rien à perdre, il se remet à vivre comme dans son enfance où se côtoyaient le réel et l’imaginaire. Une époque où il inventait sa vie au lieu de la subir, à l’instar de Célestin, son frère mongolien qui a la talent de vivre sa vie naïvement. « Je hais les vieux » dit le vieux Thomas mais aussi, citant Macbeth, «La vie est une histoire contée par un idiot pleine de bruit et de fureur. »

Le cinéma permet de ré agencer la vie même s’il n’est pas la vie. C’est un des paradoxes du leurre cinématographique de suggérer : vis ta vie avant qu’elle ne t’échappe, profites-en avant qu‘il ne soit trop tard ! (N’est-ce pas aussi le message de Wide Eyes shut de Kubrick ?)

Jaco Van Dormael aime les rimes visuelles (Alice dans le supermarché boutant le feu dans les toilettes pour venger sa mère prise la main en flagrant délit de vol, le tout suivi par l’épisode du vol de la robe d’Evelyne, les pieds d’Alice (trop grands ?) et les mains d’Evelyne – clin d’œil à la première scène du Mépris de Godard ?). On vous laisse le soin de découvrir d’autres rimes, il y en a plein. Par ailleurs ne croyez pas que Van Dormael tombe dans le cinéma référentiel qui est devenu une marque de fabrique d’un certain cinéma actuel. Lorsqu’il crée des séquences policières nées de l’imagination de Thomas enfant elles sont complètement adaptées aux personnages fantasmés par notre héros. Fantasmées ? Tout à fait. En cela Toto le héros utilise comme les réalisateurs asiatiques le plan fantasmatique (images sans référent) de préférence au plan iconique du cinéma occidental (1).

La génération n’ayant pas eu le bonheur de voir Toto le héros il y a 14 ans, a bien de la chance de pouvoir le découvrir en DVD et de se le passer en boucle. Nous avons le souvenir en devisant avec Romane Borhinger, un an après la sortie du film (lors d’une séance de photos) de l’entendre s’exclamer : « C’est le film de ma génération. Je l’ai vu une dizaine de fois. ».

(1) Voir Roland Barthes, L’empire des signes, éd. Skira



Bonus (Disque 2)

Mémoire d’un héros

« Quand j’étais jeune j’étais plus vieux que maintenant. Quand j’étais jeune j’étais préoccupé par l’idée de : Que vais-je faire de ma vie ? Maintenant, je sais qu’elle m’échappe. Je suis plus dans l’ici et maintenant que je ne l’étais à l’époque !», confie d’emblée Jaco Van Dormael dans un film réalisé par Louis Danvers et très découpé. Ce qui nous permet de passer sur le même sujet d’un intervenant à l’autre que ce soit Michel Bouquet, Thomas Godet, Sandrine Blancke ou Jo De Backer. Toto le héros ?

C’est l’histoire d’un type à qui il n’est jamais rien arrivé. Certes. Michel Bouquet, nous explique qu’il a reçu le scénario, sous enveloppe. « Je l’ai lu et l’ai trouvé magnifique, complètement abouti, parfait dans sa dimension enfantine du personnage de Thomas vieux ». Jaco nous explique aussi les différentes hauteurs de caméras adoptées suivant que Thomas soit enfant (contre-plongée), adulte (à hauteur des yeux), vieux (en légère contre-plongée), ainsi que les axes de lumière et les couleurs adoptées suivant les trois stades du récit. Une syntaxe filmique permettant de reconnaître quasi inconsciemment les différentes époques. Enfin Michel Bouquet nous révèle la déception du réalisateur de n’avoir pu tourner les scènes d’un Bruxelles du futur.

Entretien avec François Schuiten

Celui-ci mis à contribution pour imaginer graphiquement ces séquences prend avec humour le fait qu’elles aient été sucrées faute d’argent : « Souvent je me dis que c’est le film auquel j’ai le moins participé dont je suis le plus content ! »

Macking off

Le réalisateur nous explique l’importance capitale du son dans son œuvre. Celui-ci changeant la perception de l’image. Dominique Warnier (l’ingénieur de son n’hésitant pas à travailler sur des couches différentes (grave, médium, aigu) et à produire des sons décalés afin de rendre un plan plus insolite. La musique composée par Pierre Van Dormael, le frère de Jaco (que les amateurs de jazz connaissent bien) donnait à chaque personnage un thème propre. Ceux-ci se superposant à certains moments. Le montage opéré avec Suzy Rossberg fit l’objet d’un challenge : le premier bout à bout devant être le plus rapide possible. Chacun coupant les plans jusqu'à l’os pour rajouter dans un second temps la matière qui lui donne un tempo juste.

Enfin Jaco nous avoue préférer l’écriture du scénario du film et le montage (la seconde écriture) au tournage. Voilà qui est très hitchcockien !

Jean-Michel Vlaeminckx

Toto le héros de Jaco Van Dormael, éditions Cinéart, 87’, deux disques, diffusion Twin Pics. Bonus : mémoire d’un héros, 52’ réalisé par Louis Danvers, Entretien avec François Schuiten ; Making off, 26’

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