Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2015
Mots-clés : tournage, Bruxelles, adolescence, ville,
 

Tournage de "Black" de Bilall Fallah & Adil El Arbi

Quand les enfants de l'immigration s'invitent derrière la caméra

Les jeunes issus de parents ou grands-parents ayant fait la transhumance économique du Sud vers le Nord il y a 50 ou 60 ans, se dotent de moyens d'expression partagés et reconnus socialement. Le cinéma, art populaire par excellence, se teinte des revendications de femmes et d'hommes qui doivent encore justifier aux yeux de la population dite d'accueil, leur droit de présence parmi elle. Les mots, les concepts, les sujets dont ils refusent d'être associés reviennent naturellement hanter leur imaginaire, comme une seconde peau dont ils doivent se dépouiller pour enfin passer du statut d' « issus de l’immigration » à celui de « citoyens ». Ainsi, Bilal Fallah et Adil El Arbi, d'origine maghrébine, néerlandophones - l'un de Diegem et l'autre d'Anvers-, réalisateurs diplômés de Sint Lukas, école de cinéma de Bruxelles, se réapproprient le récit de bandes armées qui règnent dans la capitale pour tordre le cou à quelques poncifs qui collent aux peaux basanées ou noires. Le scénario est une adaptation de deux ouvrages, Black et Back, signés par Dirk Bracke, auteur prolixe flamand dont la lecture est quasiment imposée dans les écoles néerlandophones. Lorsque nos jeunes gens les ont découverts à l'école, ils se sont sentis pousser des ailes de réalisateurs et ont proposé à l'écrivain de mettre en scène l'histoire d'amour d'adolescents dans un contexte de « guérilla urbaine ». Un Roméo et Juliette entre bandes de jeunes rivales. Grosse déception, ils apprennent alors que les droits avaient déjà été cédés à Hans Herbots, réalisateur qui avait déjà porté à l'écran un roman du même auteur : Bo. Mais la valeur n'attend pas le nombre des années ! Sûrs de leur fait, Adil et Bilall rencontrent le producteur de Caviar Films et parviennent à le convaincre de faire partie de l'aventure. 

Adil El Arbi : En sortant de l'école de cinéma Sint Lukas, on n'avait peur de rien, on est allé les voir et on leur a dit qu'il serait préférable que le film soit réalisé par un arabe ou un noir car un blanc devra avoir plus de retenue. Nous, nous pouvions aller très loin dans l'histoire sans qu'on nous accuse de racisme. On connaît ces jeunes-là, on sait comment ils parlent. Et Hans a bien voulu nous passer le flambeau, tout en restant notre coach. On a pu faire ce film grâce à lui. 
Bilall Fallah : Merci Hans ! Ce qui est fascinant dans le livre de Dirk Bracke, c'est qu'il cherche à savoir pourquoi les jeunes intègrent une bande, il ne se contente pas de brasser des banalités alarmistes. 
A. E. A. : Et c'est un conte. C'est le genre de cinéma que l'on adore faire. On a voulu inscrire une fiction dans la réalité bruxelloise, comme Spike Lee ou Martin Scorsese peuvent le faire avec New York. Marie-Evelyne, surnommée Mavela, fait partie d'une bande du Matonge, le quartier congolais ixellois (sud-est de Bruxelles) appelé les "Black-Bronx". Un jour, elle rencontre Marwan qui appartient à une bande rivale : les "1080" (Molenbeek, nord-ouest de Bruxelles). Ils tombent amoureux, mais les relations entre membres de bandes rivales sont interdites.

C. : Ce sera un vrai film d'action avec toute la panoplie : courses-poursuites, amour, sang et 
A. E. A. :
 larmes... Oui. Lorsqu'on était petit et qu'on découvrait le cinéma, on ne rêvait pas des frères Dardenne même s'ils font de très bons films, mais de Spielberg, Michael Mann, Spike Lee, Tarantino... Ce sont eux qui nous ont donné envie de faire du cinéma. On veut raconter une histoire très dure, mais en touchant le plus de gens possible. On veut que les gens soient transportés par les personnages et par l'action. Il faut que toutes les émotions ressortent. Si c'est un drame, il faut que les gens chialent.

C. : Mais on sait que pour faire un bon film d'action, il faut des moyens importants. 
A. E. A. :
 Même si on a plus d’argent que pour notre premier film qui avait un budget de 120.000 euros, c'est un petit budget. On compense avec l'énergie, on est très jeune, tout comme notre équipe. Même si on a un petit budget, on va se battre pour faire en sorte que le film soit bon. On avait 120.000 euros pour Image et il a l'air d'avoir coûté 1 million. Maintenant qu'on a 1 million, on va faire en sorte qu'il ressemble à un film de 10 millions. À chaque scène, on réfléchit car on tourne pour le grand écran pas pour la télé ou Youtube. Il faut que le public soit content d'avoir payé son ticket pas qu’ils se disent « Bof, j'aurais pu le télécharger ».

C. : Comment avez-vous procédé pour votre casting ? 
B. F. :
 On a cherché les acteurs dans la rue parce que quand tu regardes la télévision, il n'y a pas d'acteurs marocains, albanais ou noir ! Alors, on a monté un bureau de casting, Hakunah casting, avec Nabil Mallat et Chafik Amroui et on a rassemblé 450 jeunes qui avaient le profil des personnages. On y a trouvé nos seize personnages et ils sont tous débutants. On veut aussi montrer qu'il y a beaucoup de talents, mais il faut les chercher.

C. : Mais il y a des acteurs professionnels d'origine marocaine ! 
A. E. A. :
 Mais pas dans la tranche d'âge qui nous intéressait, entre 14 et 18 ans. 
B. F. : Si tu regardes la télévision flamande à l'étranger et que tu ne connais pas la Belgique, tu as l'impression qu'il n'y a que des blancs alors que regarde autour de toi... 
A. E. A. : Oui ! Bruxelles, Anvers, Gand, le Limbourg... C'est coloré. Le problème est que ces jeunes croient que le cinéma ne leur est pas accessible.

C. : Image sortira le 5 novembre 2014. Contrairement à Black, vous avez tourné avec des acteurs flamands renommés comme Geert van Rampelberg, Laura Verlinden... Comment avez-vous fait pour diriger ces vedettes ? 
sur le tournade de Black de Adil El Arbi et Billal Fallah, réalisateursB. F. :
 Avec une question : « Ça vous dirait de tourner avec des Marocains? » 
A. E. A. : Ces acteurs reconnus recherchent de nouvelles façons de tourner, de raconter des histoires... Notre court métrage, Broeders leur a plu et nous avons était francs. 
B. F. : Le sujet les a touchés, ils voulaient faire ce genre de film. 
A. E. A. : Du coup, on a un mélange de jeunes acteurs marocains épaulés par des acteurs flamands très connus, c'est très intéressant. C'était une vraie aventure pour eux aussi d'aider ces jeunes acteurs.

C. : L'adaptation de livre est un exercice complexe. Avez-vous beaucoup retouché l'histoire ? 
A. E. A. :
 Une grande partie avait déjà été faite par la scénariste Nele Meirhaeghe. Il s'agit de deux livres en réalité, Back et Black, qu'elle a condensés en un scénario de deux heures environ. Nous avons apporté une touche plus réaliste sur la façon dont les personnages pensent, parlent... 
B. F. : On a ajouté quelques séquences, mais le scénario définitif reste proche du livre. 
A. E. A. : L'atmosphère du livre est toujours présente, mais on a changé certaines choses comme la fin par exemple. Les lecteurs seront tout de même surpris je crois.

C. : Martha Canga Antonio, tu joues Marie-Evelyne dite Mavela. Est-ce la première fois que tu participes à un film? 
Sur le tournage de Black Adil El Arbi et Billal Fallah, réalisateursMavela :
 Oui, c'est la première fois.

C. : Est-ce comme tu l'imaginais ? 
Martha Canga Antonio:
 Non, c'est plus difficile. Il y a beaucoup de travail. Je pensais qu'il suffisait d'apprendre la scène, mais il y a la mise en place des lumières, du son... Il y a beaucoup de répétitions et je ne pensais pas que les acteurs attendaient autant. Au début, c'était difficile, mais on s'habitue.

C. : Tu es néerlandophone, mais tu parles très bien français. Tu es de Bruxelles ? 
M.C.A.:
 Non, j'habite à Malines depuis treize ans, mais j'ai vécu à Liège.

C. : Quel âge as-tu ? 
M.C.A. :
 J'ai 19 ans.

C. : Si tu t'es présentée, c'est que tu avais une forte envie de faire du cinéma. 
M.C.A. :
 En fait, je voulais juste faire partie du film, même si j'avais le plus petit rôle ça m'aurait plu.

C. : Parle-nous de ton rôle dans ce film. 
M.C.A. :
 Je joue Mavela qui vit seule avec sa mère et  qui a une relation difficile avec elle. Son cousin appartient à une bande et lui propose de les rejoindre. Au début, elle voit les choses en rose avant de se rendre compte qu'elle se trompe et lorsqu'elle veut partir, il est trop tard. Parallèlement, elle tombe amoureuse de Marwan qui appartient à une autre bande. Double problème car on ne peut pas avoir de relation avec une personne d'une autre bande qui est en plus d'une culture différente.

C. : Toi qui ne voulais qu'un petit rôle à la base, penses-tu que tenir le premier rôle soit plus difficile ? 
Sur le tournage de Black de Adil El Arbi et Billal Fallah, réalisateursM.C.A. :
 Non, je ne pense pas car il faut réussir dans tout les cas à se mettre dans la peau du personnage même s'il y a 20 ou 30 personnes autour de toi. Mais on est plus aidé quand on a le premier rôle. Au début, je ressentais la pression, mais il faut l'oublier assez vite sinon c'est dur. Quel que soit le résultat de cette aventure, ce film aura au moins le mérite d'avoir été tourné dans les quartiers sensibles, habités par une population qui n'aime pas être dérangée par la présence d'étrangers au voisinage. On parle de mérite pour avoir constaté combien il est difficile pour une petite équipe d'encadrer les allées et venues des passants, de leur demander « ne regardez pas vers la caméra ; s'il vous plaît, attendez que l'action soit terminée pour traverser le carrefour, etc. », tout en ne disposant ni de barrières ni de régisseurs faisant la circulation ! Ce fut impressionnant à voir, cette équipe néerlandophone (mais tous bilingues) accompagnant les curieux jusqu'aux limites du cadre de la prise de vue, les réalisateurs discutant en marocain avec les voisins, tout en restant concentrés sur leur tournage.

En attendant la sortie de Black, nous pourrons découvrir le premier long métrage de Bilall Fallah et Adil El Arbi, Image, en salles à partir de novembre 2014, et en avant-première au Festival de Namur. 

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