Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/1998
 

Tout baigne

L'eau vive
Ce que l'hystérique veut c'est un maître [...] elle veut un maître sur lequel elle règne. Elle règne, et il ne gouverne pas". Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XVII, Ed. du Seuil.

"Pas les jambes, s'il vous plaît  !", dit-elle en se tournant vers moi qui essaye d'immortaliser la scène à l'aide d'un boîtier à visée télémétrique, "je ne veux pas décevoir mon public... mon public aime à rêver  !" Je cadre à mi-hauteur Frankie Pain (Simone) qui vient de se glisser dans l'eau d'une baignoire suivie de Guy Pion (André). Autant l'une est corpulente (semblable à la Marianne Sägebrecht de Bagdad Café ) autant l'autre l'est peu. Installés dans la baignoire, Simone et André, deux quinquagénaires, s'abritent dans l'eau tiède de leur trente ans de vie commune pour conjurer une menace extérieure qui semble mettre leur vie en péril.Tout baigne
Une salle de bains des années 60 a été reconstituée, chez Monev, à Sint Pieters Leuw, dans leur studio de 300 m2. Céline, l'assistante du film, demande si l'eau est suffisamment chaude, si les essuies éponge sont prêts, etc. En attendant, Frankie Pain chantonne et Guy Pion fait semblant de l'accompagner à la guitare. "Je joue de la guitare", ponctue-t-il. "Moderne ou classique  ?"-"Non, avant ça  ! "-"Du Bach  ? "-"Non, encore avant  ! ". Il pose sa voix et chante d'une voix au timbre chaud  : "Si dolce è il tormento"(1) interrompu par Céline  : "Tout le monde est prêt, on peut tourner  !"
Luc Frisson, le cadreur, les mains sur les manivelles du pied Mitchell (afin de panoter en douceur), l'oeil collé à son Arriflex 35 BL, installée sur une Dolly est prête à capter le face à face de ce couple insolite. "On fait une répétition, dans les conditions de tournage", dit Michel Van Houcke, l'un des deux co-réalisateurs avec Frédéric Cordier de Tout baigne, coiffé d'une casquette rouge de même couleur que l'essuie de Guy Pion. "Je vais vous demander le silence. On va faire une répétition  !", dit Céline. "Je suis à votre disposition pour la mécanique", dit Frankie, le corps immergé dans l'eau.
Excédé par les soupirs répétés et pour tout dire par le comportement hystérique de Simone qui proteste contre le peu d'empressement que son compagnon manifeste à son égard, André essaye de prendre ses aises dans la baignoire. Ignorant les récriminations de sa compagne, il cale sa tête enveloppée d'un essuie éponge mouillé sur le bord de la baignoire." Tu veux une fleur antidérapante sous les fesses pour ne pas glisser  ?", demande Céline à Guy Pion qui, dans la peau de son personnage, rétorque  : "Non, ça va  !"- "C'est parfait, on la tourne  ! Tout le monde est prêt ? On fait une retouche maquillage  ?" demande Céline. La scripte en profite pour prendre un Pola. Pshiiiit. Attention  ! Silence, moteur  ! , reprend Michel, Clap  : 3/3-5-1, Action  ! -- Attentif au cadre, Fred, le co-réalisateur, observe attentivement la scène qui se joue sur son écran de contrôle. "Coupez  !". Brouhaha. "Silence sur le plateau on va faire un son seul.". Patrick tend sa perche, Benoît, l'ingénieur du son, lance ses appareils. Il a adopté le système digital DAT qui, en studio, lui paraît plus approprié que le système analogique offert par l'increvable Nagra. Cut. Tandis qu'il encode ses rapports- son sur un ordinateur de poche, on se précipite avec des essuies pour éponger les corps ruisselants de Frankie et de Guy sortant de la baignoire.
On était attiré par l'idée d'un huis clos, m'explique Michel Van Houcke. L'idée était d'avoir une confrontation entre deux personnes qui ont trente ans de vie commune, d'un couple de quinquagénaires. Au début, avant la confrontation, on a découpé l'action en champs-contre-champs de manière à les séparer le plus possible, à les isoler, et lorsque la tension vient, qu'ils doivent se mettre tous deux dans la baignoire, que l'espace est restreint, on fait des plans-séquences, des plans assez larges. Dans le face à face, on a filmé la baignoire comme un ring de boxe, pour que la confrontation ait plus de punch  !
On a prétexté une sorte d'apocalypse mais ce qui nous intéressait c'était de raconter l'histoire d'un couple qui, placé dans des circonstances extrêmes, est confronté à ses propres limites. Comment réagir  ? Tout le monde ne peut pas être un héros lorsqu'il s'agit de sauver sa vie.
"Michel et moi écrivons les scénarios ensemble, ajoute Frédéric Cordier, on se connaît bien  ! On a été très clair dés le début, l'un s'occupe de la direction d'acteur, l'autre de la mise en images. Ça ne pose aucun problème et ça va d'autant plus vite  ! Pour interpréter le personnage d'Albert on a pensé à Guy Pion à l'écriture du scénario. On a été le trouver et le rôle l'a immédiatement intéressé. Il s'agissait de le confronter à une actrice d'une certaine corpulence, docile et un peu hystérique. On a eu du mal à trouver une comédienne belge de ce physique et de cet âge-là. Finalement on a repéré Frankie Pain pour interpréter Simone, elle correspond au personnage et elle a aimé le scénario."
"Ils m'ont donné pas mal d'explication très vite sur la manière dont ils voyaient l'ambiance du film, confirme Guy Pion, et c'est plutôt ça qui m'a semblé passionnant. C'était un scénario non- traditionnel permettant des angles de prises de vues un peu étranges, un peu recherchés. Davantage que le personnage c'est l'ambiance du film qui m'a intéressé."
"J'aime bien travailler avec de jeunes réalisateurs, il m'arrive fréquemment de mettre mon talent au service d'exercices de fin d'études, notamment à l'IAD. Ce sont des expériences enrichissantes pour un acteur parce qu'il y a le professionnalisme sans le stress. Ces jeunes gens savent très bien où ils vont et ils y arrivent par des moyens humains ce qui n'est pas toujours le cas dans les longs métrages, où souvent on a l'impression de faire partie d'un engrenage, surtout lorsqu'on ne tient pas le rôle principal, ce qui arrive rarement en Belgique puisque la plupart des téléfilms sont des coproductions françaises et que les comédiens français ont les principaux rôles. En ce qui me concerne j'ai eu la chance d'avoir un rôle important dans une coproduction internationale, Krapatchouk (1992).

(1) Pour les lecteurs curieux, mélomanes et audiophiles on recommande la version de Montserrat Figueras, Arie e lamenti per voce sola de Claudio Monteverdi chez Astrée.

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