Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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décembre 2009

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01/12/2009
 

Trafic 71, Automne 2009

Cent ans de plénitude

Trafic, revue de cinéma numéro 71 - automne 2009 « Préambule. Finalement, nous vivons tous dans cet enfer, et le cinéma est l'une de ses fournaises, mais c'est de la chaleur qui émane des flammes autour de nous que naît le goût d'aimer ». Cette belle phrase a été prononcée par notre centenaire du cinéma, Manoel de Oliveira, himself (Porto, 2008) et inaugure un texte d'Oliveira dans le numéro 71 de la revue Trafic. Ce n'est évidemment pas la première fois que la revue de cinéma créée par Serge Daney publie des propos d'Oliveira. Le numéro 50, intitulé Qu'est-ce que le cinéma ? a publié Repenser le cinéma, un texte dans lequel le presque centenaire invoque Aristote : «L'esprit (l'âme) ne pense jamais sans images » (Traité de l'âme, Livre III, ch.VII) et signale que la seule école qu'il ait jamais fréquentée – les écoles de cinéma n'existant pas encore – est celle des salles de cinéma. Profitons-en pour rappeler l'intérêt de Serge Daney pour Oliveira. Après avoir parlé d'Amour de perdition, (Amor de Perdiçao -1979), (« un film qui, comme tous les grands films, est à la fois très lent et d'une invraisemblable rapidité ») Daney n'hésitera pas à se déplacer à Lisbonne, (chez cet «artisan du cinéma », comme il le définit), sur le tournage de Francisca (1981). (1)

Le dialogue entre le cinéaste et le critique se poursuit de façon très proche d'Héraclite : « Le cinéma est. Il est parce qu'il était déjà, et il était parce qu'il était déjà, et était parce qu'il avait en lui l'esprit des choses, et ainsi qu'il a toujours été, il sera toujours. Et toi Serge Daney, puisque tu as été, c'est parce que tu l'étais déjà et que tu seras toujours avec nous » (Cher Serge Daney, Trafic 37).

Acte de filmer et conscience filmique dans mon cas particulier (Trafic 71), se déclinent en deux parties : Le cinéma muet et la confrontation cinéma-théâtre (belle réflexion : «si le cinéma est mouvement, c'est celui de la parole et du son, puisque l'image peut être statique»). On vous laisse découvrir l'ensemble d'un texte vous permettant de mieux comprendre l'articulation singulière du cinéma d'Oliveira.

Celui-ci n'a jamais oublié qu'il a effectué le passage du muet au sonore, avec Douro, fleuve fluvial (de 1929 à 1934).

Mathias Levin (à son sujet, on vous renvoie dans le webzine d'octobre dans lequel on vous parle de La parole et le lieu, son livre sur Oliveira), dans Enigmatique toujours, le texte de trafic, nous explique une pratique nouvelle chez Oliveira : « la permutation des interprètes produisant une étrangeté troublante ». Pas uniquement dans Belle de Toujours, dans lequel Bulle Ogier remplace Catherine Deneuve qui incarnait Séverine dans Belle de jour de Luis Bunuel, mais aussi dans Miroir magique (2006), suite du Principe de l'incertitude (2002). Hésitation entre hallucination et illusion, entre «formulation du désir et la réalité », cette ambivalence, sous un aspect amusant et amusé, devient la marque des récents films de Manoel de Oliveira. Lavin nous parle de l'alliance entre une conception fabulatrice de l'histoire (souvenons-nous de Non, ou la vaine gloire de commander) et l'ironie. «Celle-ci peut être brièvement conduite jusqu'à la farce, comme dans ce curieux court métrage, Rencontre unique (2), qui imagine une rencontre entre Khrouchtchev (joué par Piccoli) et le pape Jean XIII (le camarade Khrouchtchev et le camarade Pape), se terminant par des tapes sur le ventre entre les deux hommes (nous avons quelque chose en commun), tout cela filmé dans un style parodiant le cinéma muet». Un film de trois minutes, co-produit par la fondation Calouste Gubelkian de Lisbonne.

Vous allez nous dire, comment fait-on pour découvrir Oliveira en Belgique ? Aucune chance, les films de cet artisan du cinéma sont jugés trop peu commerciaux pour les distributeurs (conversation de votre serviteur avec l'attachée de presse du réalisateur). Reste Paris, capitale européenne du cinéma. Le train vous y mène de plus en plus vite, et si vous avez un peu de temps, Lisbonne vous offre, à petits prix, les DVD des films de son mythique réalisateur. À l’instant où nous allons mettre ce texte en ligne, Brigitta Portier et Patrick Ribouville nous apprennent que Singularités d'une jeune fille blonde (2008) sortira en salle, à Bruxelles, le 13 janvier 2010. Alea Jacta est.

Le Marx brother du ciné

Passons à un court texte de Walter Benjamin, le philosophe du cinéma le plus marxiste, intitulé par le traducteur allemand/français : Sur la structure dialectique du film. Ce texte, rédigé en 1935, est contemporain de son chef-d'œuvre sur le septième art : L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (3). Dans cet essai sur la reproductibilité, il nous montre qu'au cinéma, la création (poïesis) et la technique (tekhné) sont inséparables, grâce a l'arrivée de la photographie.

« Avec elle, écrit-il, pour la première fois, dans le processus de la reproduction des images, la main se trouva déchargée des tâches artistiques les plus importantes, lesquelles désormais furent réservées à l'œil fixé sur l'objectif. Et comme l'œil saisit plus vite que la main ne dessine, la reproduction des images put se faire désormais à un rythme si accéléré qu'elle parvint à suivre la cadence de la parole ».

Et, dans le court texte inédit et précieux de Trafic 71, Benjamin écrit que ce n'est pas pour rien que Charlie Chaplin a connu plus de succès que d’autres artistes, sa gestuelle diffère complètement de celle d'un comédien de théâtre. « Telle est la nouveauté du gestus de Chaplin : il désagrège le mouvement de l'expression humaine en une succession de minuscules innervations. Chacun de ses mouvements pris séparément se compose d'une succession de mouvements découpés. Si l'on tient à sa façon de marcher, à la manière dont il manie sa canne, soulève son chapeau – c'est toujours la même succession saccadée de mouvements minuscules qui érige la loi de la succession des images filmiques en loi de la motricité humaine ». 

Luc la main chaude

Moullet. Deux textes consacrés au « Courteline revisité par Brecht » (selon Jean-Luc Godard) que serait Luc Moullet. Le premier s'intitule Le gai savoir de Luc Moullet et est signé Jean Narboni qui, avec Emmanuel Burdeau, a publié, cette année, Notre alpin quotidien, une série d'entretien avec le réalisateur d'Anatomie d'un rapport (éd. Capricci).

Insaisissable, crépitant d'informations, bravache, ayant un savoir du cinéma et de la littérature anglo-saxonne endiablé, railleur, grimpant les Alpes du cinoche avec hauteur plutôt que comme un auteur, Moullet fait irrésistiblement penser à l'un de ces personnages de Raymond Queneau qui aurait pu l'aider à écrire - son cher souhait - Une encyclopédie des chances inexactes tout droit sorti « d'une entreprise qui pourrait s'intituler les fous cinématographiques, comme on a pu parler de fous littéraires ».

Narboni nous rappelle le peu de goût de Luc la main chaude pour la théorie, et surtout pour l'abstraction. Il était à Pesaro, en 1966, lorsque notre alpin flamboyant a ridiculisé les partisans du langage cinématographique en expliquant l'inutilité de ce théorème. Godard buvait du miel, tandis que, choqués, Metz, Pasolini (pas le romancier et le cinéaste mais l'essayiste) et Barthes qualifiaient Moullet de poujadiste (depuis, leurs discours religieux ont fait long feu).

Narboni nous révèle aussi les sources du gai savoir moulletien en se souvenant d'un épisode rassemblant Rivette, Comolli, Narboni, Moullet qui découvrent, un soir, dans une base américaine, Shock Corridor de Samuel Fuller…Pas mal. Sauf que Moullet signale à Narboni que pas du tout, ils sont allés voir Man's Favorite Sport d’Howard Hawks. Du pur Moullet. On en perd les bornes du nord ou du bord de mère !

Le second article, signé Fabrice Revault, file dans la Pataclinique de Luc Moullet en nous rappelant son goût du burlesque. « Ceci nous le rapproche d'un aspect essentiel de l'homme burlesque, du personnage comique, étranger au « schmilblick » social, inaltérable, non corruptible ». Et Revault d'ajouter qu'il est pataclinique. Keskeseksa ? Cela signifie que son cinéma marche sur deux jambes : « l'une minimaliste et réaliste, l'autre loufoque et outrancière ».

Dans Essais d'ouverture (15’) Moullet se confronte aux capsules à vis récalcitrantes des bouteilles de Coca-Cola. L'empire de Medor (13’) s'amuse du consumérisme canin (pour ces deux courts, nous disposons dans Luc Moullet en shorts d'un bel entretien avec lui et Jacques Kermabon). La comédie du travail nous mène d'un chômeur professionnel à un immigré qui, en creusant une tranchée, se tue au boulot (rappelons le souci de Paul Lafargue, beau-fils de Marx, dans l'Eloge à la paresse). Doutientildonktouça ? Balèze, ce mec. Retombé en enfance, en proie à la démence juvénile ou les deux à la fois ? Allez savoir. Pas relou pour deux sous, Ohmygod ! Et si Anatomie d'un rapport met à nu, si l'on ose dire, la relation des deux sexes, Genèse d'un repas suit la production d'aliments à partir du tiers-monde. Enfin, Une aventure de Billy the kid (avec Jean-Pierre Léaud), en forme de parodie des clichés du western. 

Encore

Quoi d'autre ?Les jump-cut de Godard. D'une saute à l'autre, Jean-Louis Leutrat continue d'explorer les deux montages différents d’Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Titre : Retour sur Histoire(s) 2. Re jump-cut avec le bel article d'Emmanuel Burdeau, sur Cannes 2009, intitulé Le Fait du cinéma. Burdeau constate la fin du paradigme des sceptiques de l'image cinéma. Naissance d'un nouveau paradigme ? Epinglons ceci : « Cannes s'est fait écho d'un paradoxe : loin de trouver appui sur quelque irruption du réel dans l'ordre d'un film, la vérité de l'image s'affirme dorénavant comme un moyen d'une auto-invocation du cinéma ».

1) La Maison cinéma et le monde, Tome 1, Serge Daney, éditions P.O.L

2) Inséré dans Chacun son cinéma, le film anniversaire du Festival de Cannes, DVD, Studio Canal+.

3) On vous recommande la nouvelle édition (1939), en poche, Folio/plus/philosophie. Une édition suivie par une lecture d'images de Selva Luste Boulbina, et d'un dossier argumenté de Lambert Dousson qui pose deux questions : 1. L'art est-il une marchandise ? 2. Esthétisation de la politique ou politisation de l'art ?


Trafic 71, Automne 2009, édité par P.O.L.

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