Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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février 2010
05/02/2010
 

Trafic 72 - Hiver 2009

Trafic, revue du cinéma 72 - hiver 2009Notre revue favorite se déchaîne. Plein d'articles tellement intéressants qu'on ne sait plus sur quel pied danser. Jouons à la roulette. Trois. Okay, trois articles.

1. Avec Frissons, surprise et malaise, Adrian Martin se saisit de la sortie d'Inglorious Basterds de Quentin Tarantino pour nous parler du déferlement du sadisme comme rituel de la violence, dans les films de genre contemporain. L'expérience de cinéma extrême pour les fans de l'horreur sadique permet au spectateur de frissonner sans risque, nous dit-il. « Une tendance à isoler, à métaboliser », à monter une enceinte protectrice autour du spectacle de l'horreur – le rendant, du même coup, comme le craint Jonathan Rosenbaum, irréel, impensable, inapprochable, hormis sous la forme du rituel culturel et du « pur cinéma ». Avouons-le, cette haute modernité ou post-modernité d'un cinéma extrême ou du second degré ne nous intéresse pas beaucoup (1). Par contre, l'hybridation, le mélange des genres, la symétrie entre le lyrisme et la trivialité est la grande réussite des films virtuoses de Bong Joo-Ho (Memories of murder, The Host, Mother) qui interrogent les dysfonctionnements et les malaises de notre civilisation. Et si le wonderboy coréen était une réponse symétrique à Avatar en 3D.

Ce qui nous intrigue plus encore, ce sont les réflexions de Noël Burch, critique et sophistiqué défenseur du cinéma d'horreur, de séries B et de l'underground, dans les années 60. Rendant compte de ce qu'il appelle le « haut modernisme », Burch en vient aussi à parler de l'holocauste. Il suggère que le culte voué à Sade dans la période de l'après-guerre était « une stratégie pour parvenir à accepter la violence inconcevable d'Auschwitz et d'Hiroshima – exemple de la tendance typiquement française de sexualiser les phénomènes afin de les neutraliser sur le plan émotionnel et politique ». Et Adrian Martin de conclure que c'est en évaluant le travail de sublimation que les bons critiques peuvent devenir de bons moralistes.
2. Jacques Rivette. Ah Ouiiiiiii ! Le cinéaste le plus mystérieux de la Nouvelle Vague. Ohmygod ! Le mec de Céline et Julie vont en bateau ? Tout à fait. Sauf qu'il faut capter la durée de ses films qui, souvent, défie les critères d'exploitations. Oui ou non ?L'Amour fou : 250 minutes, Out 1 spectre : 750 minutes, La Belle Noiseuse : 240 minutes, Va savoir : 220 minutes. 36 vues du pic Saint-Loup, son dernier film (pas sorti en salles à Bruxelles), dure seulement 84 minutes. « Une épure » précise Hélène Frappat (2).

Le goût pour Lewis Carroll et Balzac chez Jacques Rivette est bien connu. Rappelons que Out est inspiré de l'Histoire des treize (Ferragus de Balzac), Ne touchez pas à la hache de La Duchesse de Langeais du même auteur, et on y revient avec La Belle Noiseuse insufflé par Le chef-d'œuvre inconnu. Le tout avec un tempo singulier.

Hélène Frappat : « Importance du style, ce que Rivette nomme le ton : un (véritable) film se reconnaît à ce qu'il cherche à résoudre. »

Jean-Marc Samocki, dans son article, Jacques Rivette après l'absolu, nous explique l'intérêt de plusieurs versions d'un même film. Version courte de Va savoir et de La Belle Noiseuse. « Ces deux expériences de montage ont en commun de mettre en crise l'unité de la fiction par les variations de la durée, de partir de l'origine pour inventer un nouveau rythme : entre expansion et contraction, accélération du drame ou primauté accordée à la liberté des acteurs ».

Dans 36 vues du pic Saint-Loup, Rivette abandonne son goût d'effilocher la linéarité du récit par des répétitions de scènes. Au contraire, le film « refuse ce déploiement en échos, et préfère l'éclat et le collage. Il nous conte le retour de Kate dans le cirque de son père, brutalement décédé, laquelle refuse d'interrompre la tournée d'été de la troupe ». Un des charmes du film, comme le souligne Samocki, réside dans sa façon de « dérythmer » la langue elle-même. Sergio Castellito avec ses « si » ou « squisito !» joue un rôle d'Arlequin. Jane Birkin nous offre, avec son accent anglais, une autre langue musicale. Et puis, le clown Marco a cette réplique résonant comme une profession de foi : « Nous sommes les derniers des classiques . Par la voix du clown, le cinéaste donne un geste de confiance inconditionnelle pour un artisanat simple et touchant ». Une métaphore du petit commerce du cinéma, chère à Godard et à Mocky.

Il y a plus de cinquante ans, Rivette a réalisé Jean Renoir, le patron (3 épisodes de 254 minutes) pour Cinéastes de notre temps de Janine Bazin et André S.Labarthe. Avec 36 vues du pic Saint-Loup, « il signe son film le plus renoirien... sur la ligne de crête du Petit théâtre de Jean Renoir ». 

3. Frédéric Sabouraud nous présente quatre cinéastes actuels, scotchés dans l'image-temps (au carré nous dit-il), selon la terminologie deleuzienne, celle-ci ayant succédée à l'image-mouvement, devenue impensable après Auschwitz et Hiroshima.

Ces cinéastes de l'image-temps sont Tsai Ming-liang, Gus Van Sant, Hong Sang Soo et Jia Zhang-Ke. « Ces 4 articles nous entraînerons aux deux pôles d'une production cinématographique hantée par les mutations d'un hyper-capitalisme urbain et mondialisé : l'Extrême-Orient et l'Amérique du Nord ». Sabouraud, dans ce numéro 72, nous parle de « l'éros malade, de la crise de la famille nucléaire agonisante », chez Tsai Ming-Liang (le premier de la bande des quatre) dont « Visage semble arborer les symptômes les plus flagrants ».

À travers Hole et La Saveur de la pastèque, Sabouraud nous parle des tableaux chorégraphiques asiatiques (inspirés des comédies musicales de Vincente Minnelli), contrepoint destiné à jouer sur deux registres s'opposant l'un et l'autre : la joie factice face à une réalité difficilement vécue.

En s'articulant selon trois dimensions, La Saveur de la pastèque lui paraît être plus complexe. En un, le couple se rencontre. En deux, l'amour est pastiché à travers des fragments de comédies musicales. En trois, le travail, le « labeur des corps-machines ». Les films pornographiques, aux tournages laborieux, épuisant les corps en action comme « métaphore d'une industrie aliénante ».Version orientale en porno-hard des Temps modernes de Chaplin. Tsai Ming-Liang coince le sourire et le rire des spectateurs en jouant sur une flamme du désir consumée par une réalité gestuelle et l'illusion naïve que le désir s'éteint.

« L'eau vient à manquer pour rendre luisant les corps épuisés, l'actrice décrépie perd ses cils ou celle, plus jeune, égare dans son vagin le bouchon de la bouteille avec lequel elle se masturbait ». Le tout, avec une froideur clean.
Bling, ma mise est passée. Trois, c'est la règle du jeu. Okay, Okay, malgré mes hoquets, j'abandonne la suite des textes de ce numéro 72 de Trafic aux cinq articles consacrés à Avi Mograbi et la suite (3) d'Histoire(s) de Godard.
(1) Pas plus que l'art extrême. Rappelons ces corps humains de chinois exécuté en Chine, présentés sans peau, comme des œuvres d'art dans certains musées européens ! De l'art post-moderne ou de la post-science ? Cela nous fait penser aux recherches sur le corps humain des scientifiques nazis dans les années 1920, (recherches d'une biogénétique pour créer la race Aryenne). Ingmar Bergman, dans l'Œuf du serpent, nous en a montré un épisode.

(2) On lui doit un superbe livre, Jacques Rivette, secret compris, éd. Cahiers du cinéma avec des textes de Rivette datant de son époque de critique des Cahiers. 

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