Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2012
 

Trafic 79, Automne 2011

La douceur se goûte au souvenir de l'amer (proverbe chinois)

 

Boris Lehman écrit dans Trafic 79 :

« Nul doute que le cinéma m'aide à vivre et à me poser des questions sur ma façon de vivre (…) Il serait plutôt une forme d'existence bis, illusoire certes, mais nécessaire à mon équilibre ».

Et les cinéphiles ? Ils ont désormais une conscience zappée, fragmentée, accélérée et il ajoute : « Le cinéma, comme la musique, a toujours été un art du mouvement et du temps, et mes films, spécialement ceux qui concernent mon journal, que je qualifie volontiers de « fiction autobiographique », ont toujours demandé une patience et une attention particulière du spectateur, désigné comme acteur participant ».

Ces propos traduisent bien le fil rouge qui anime le numéro 79 de la revue créée par Serge Daney. Celui-ci, dans les cinq premiers numéros de la revue, se posait la question : est-ce la fin du cinéma ? Comme médium majoritaire, c'est évident, mais pas encore comme processus minoritaire. Vingt ans après, du passage de la pellicule au numérique, où en est-on ? Cette technologie numérique et les nouveaux aspects qu'elle offre laissent le plus souvent dans l'ombre des pans entiers du visible. Est-elle un moyen ou une fin en soi. La seconde perspective envoie dans les cordes le septième art, c'est-à-dire dans les dogmes du visuel (la culture publicitaire), sans réussir à transmettre une mise en forme dans la durée d'un morceau du temps. Bref, en nous refile un nouveau Moyen Age. Six textes illustrent ce débat. Parmi ceux-ci, Victor Burgin dans Cinéma interactif et non-cinématographique s'amuse de la prétendue interactivité des « Artistes multimédias ». À partir de The Language of New Media, il cite Lev Manovich ; celui-ci trouve « absurde d'appliquer le concept d'interactivité à l'art reposant sur l'informatique, car cela revient simplement à affirmer l'évidence la plus basique à propos des ordinateurs » (1). Reposez-vous, chers amis artistes, les ordinateurs travaillent à votre place !
Sur le slalom des plans aux simulacres du visuel, le texte de Jean-Charles Villata, intitulé Le triomphe du simulacre nous révèle le circuit pas très aphrodisiaque de cette manie qui ne cesse de confondre le monde et sa représentation. Le logo des marques est devenu le parangon de l'image-signe, des leurres qu'envoient les publicistes, du matin au soir et du soir au matin. L'auteur s'amuse à faire 14 propositions pour expliquer le Nouveau Monde triomphant du simulacre. Parmi celles-ci, retenons la neuvième. Que fait donc ce type de cinéma ? : « Il cultive l'informel, et ne prend en compte les questions formelles que dans une visée illustrative ou décorative. En gros : une forme élaborée, c'est du discours ou du décorum, mais ce n'est pas de l'image (…) Il ignore ses limites et se croit tout permis ». Très drôle, car Alfred Jarry est revenu... Hélas, le père Ubu aussi (le style des films publicitaires).
Sur la com’ de la communication, citons ceci : « Il est désormais notoire que le perfectionnement (presque) absolu des moyens de communication engendre précisément l'effacement de toute communication réelle, en tant qu'échange. Ce que permet le téléphone-caméra, c'est l'immédiate disponibilité du pouvoir photographique : ainsi, non seulement le sujet est constamment en situation de se regarder vivre, de se spéculariser, mais il vit dans la nostalgie de son propre présent ».

On comprendra mieux pourquoi le web-docu nous amuse. Cette apothéose des normes du simulacre au lieu d'ouvrir la porte au spectateur, la ferme. L'hérésie photologique (la confiance aveugle dans le visible) comme pilule tranquillisante du réel, dans l'interactivité, of course (1).

Enfin, Jacques Aumont termine ce constat inquiétant avec un certain optimisme. Plus de films ? « Je ne vois pas comment pourraient disparaître, par elles-mêmes, les sensations et les espèces d'émotions inventées par un siècle de films – ces valeurs propres du cinéma  : le regard attentif, la captation imaginaire, l'absorption, la rencontre. Sans doute devons-nous nous préparer à n'avoir plus toutes ces valeurs à la fois, dans une même œuvre et dans un même medium – un peu comme l'icône byzantine, nous avons gardé bien des valeurs, mais jamais ensemble. Mais ce n'est pas pour aujourd'hui, et il sera temps de se redemander, autrement, « ce qui reste » du cinéma ».

Retour aux éléments fondateurs un article sur La Correspondance entre André Bazin et Cesare Zavattini.

L'interactivité ressemble – mais est-ce vraiment par hasard ? – à l'hypothèse utilitariste de « L'homo economicus », le paradigme dominant de notre époque. Comme si la société était « réductible à l'interaction d'individus séparés et rationnels, intéressés ou délibératifs » in L'Intérêt souverain de Frédéric Lordon, éditions La découverte. Les ethnologues nous rappellent que le monde ne se réduit pas à « l'homo economicus » anglo-saxon, à la zone de la « globalisation » dite mondiale du capital.

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