Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Juillet 2012
09/07/2012
 

Trafic 82

Le numéro d'été 2012 de Trafic nous envoie quelques textes sur des films intemporels et intempestifs, comme Le Havre de Kaurismäki et TakeShelter de Jeff Nichols.

couverture de Trafic 82Mais d'abord et avant tout, Serge Daney, fondateur de la revue, disparu à partir du numéro 5 et toujours vivant par son écriture nerveuse sur notre rapport au monde. Le numéro 82 de Trafic nous offre un texte intitulé Marché de l'individu et disparition de l'expérience. (1) Dans celui-ci, Daney nous parle, vingt ans avant, en 1992, d’un catéchisme que le visuel télévisé n'a cessé de développer. Par exemple, sur le divan social des psychanalystes télévisuels, le reality show présenté comme métaphore du pouvoir médiatique. Des confessions d'élucubrations anodines dans lesquelles la « grande masse des exclus » joue un rôle et se personnalise à travers leurs gestes quotidiens, comme les scénarios de leurs stars bien aimées. Le catéchisme n'est pas la grand’messe, écrit Daney, « et il n'exige ni crainte ni tremblement, ni même un retour du religieux. Il veut seulement que, clones pré-vendus, déguisés en individus uniques, que nous renoncions à jamais au souvenir d'avoir vécu quoi que ce soit. » D'où, souligne-t-il, l'absence du regard, le manque de distance, « car il y a dans le regard une possibilité de recul critique, de sursaut esthétique mais bien d'autres choses, qui sont en dehors du monde de l'individu. »

Vingt ans après, l'ennemi de l'image et du cinéma est toujours « l'actu », l'actualité. Le cinéma est une forme temporelle, il est donc dans l'intempestif, l'anachronisme de la durée limitée du pulsionnel (direct télé ou la toile d'Internet). Le cinéma reste un dispositif de mémoire qui permet de s'attarder dans le hors-champ de l'accélération de l'immédiateté. L'invention des réseaux sociaux via Internet est confrontée au même problème de temporalité. La révolte du marché des esclaves à travers le téléphone portable et le web transforment-ils le monde ou n'est-elle qu'une énorme vague qui nous permet de surfer dans le spectacle de l'océan du monde ? Celui-ci n'étant plus qu'une sorte de plateau offrant la possibilité d'absorber des émotions que l'écran nous procure lors des déflagrations sociales, comme si nous n'étions plus désormais que les élèves dociles du seul marché visuel. Or, la lumière n'existe que par rapport à l'obscurité. « La non-vision, l'obscurité est, souligne Giorgio Agamben, le produit de notre rétine. Celle-ci perçoit la part de l'ombre, celle que continue à nous envoyer les galaxies les plus lointaines. » (2)

Parmi les fragments d'une percussion très jazzy de Daney, l'une d'entre-elle est très amusante. Nous refiler l'idée que Perdu de vue (une émission télé) « est l'application bien pensante et pantelante d'émotion de ce dont le cinéma pornographique des années 1970 fut la bande annonce un peu vide. D'un côté, en effet, les films X butaient toujours sur « le rendu » de l'expérience sexuelle (croyant, les stupides, qu'il suffisait de surveiller les organes en direct et de guetter le petit oiseau). Suivent des textes de Pierre Eugène (Apparitions de Serge Daney) et de Marcos Uzal (Serge Daney pour mémoire). Une autre génération parle de Daney. Uzal écrit ceci sur la révolution numérique : qu'elle « vaut surtout pour la façon dont elle permet à des cinéastes de retrouver une légèreté de moyens dont une économie aberrante avait presque privé le cinéma depuis quarante ans. Non pas un retour en arrière, mais la possibilité de retrouver un geste perdu. »

Sur deux résistants : Kaurismäki et Nichols.

Cher Kaurismäki par Julio Baquero Cruz démarre fort : Aki Kaurismäki « résiste. Il est un anachronisme, un des rares cinéastes en activité qui conçoit encore le cinéma comme un art, non pas comme un produit commercial ou un simple divertissement, et qui parvient à faire de ses films des œuvres d'art. » Dans Le Havre, on découvre Marcel Marx, cireur de chaussure à la dignité de tous les losers qui ne cessent de circuler dans les films de Kaurismäki. Lui-même est un homme cassé qui tombe à chaque pas et espère sans espérer. Aki Kaurismäki souligne : « Un homme comme celui-là est un homme brisé et seul, fait des films pour des hommes brisés et seuls. C'est-à-dire, au fond, pour tous et pour personne. Un homme comme celui-là est un matériau explosif de premier ordre. »

Marcel Marx découvre sur son chemin Idrissa, un enfant immigré originaire d'Afrique noire. Marx le protège, aidé des habitants de son quartier, devenant, en somme, un pasteur protestant. Il parle de solidarité, de charité avec une conception communautaire qui continue désormais à exister dans un autre monde que celui du « cirque de la civilisation occidentale ». « La solution, nous dit Kaurismäki, n'est pas la raison. La raison est le problème. » Baquero Cruz nous offre plein d'autres pistes sur la musique (du rock’n’roll de troisième zone au blues), les acteurs de France-Finlande (Jean-Pierre Léaud et Kati Outinen).

Jean-Marie Samocki publie Sans l'abri de la parole, à propos de Take Shelter de Jeff Nichols. Il y a une génération du cinéma américain qui s'inspire des films de Stanley Kubrick, notamment sur l'aspect d'un monde aux enjeux et aux jeux de plus en plus limités à la paranoïa (comme Christopher Nolan et David Fincher). Mais depuis, nous découvrons de jeunes cinéastes « indés » proches de la fenêtre ouverte sur l'univers que parcourent les films de Terence Malick (Kelly Reichardt et Jeff Nichols). Ils nous offrent un monde moins désenchanté. Après Shotgun Stories (2007), Jeff Nichols nous sert, avec Take Shelter, un autre message sur un monde au bord de l'effondrement mental d'un personnage. Curtis Lafourche (Michael Shannon), père de famille illuminé, vivant dans le Midwest, est harcelé par des visions apocalyptiques du monde. Jeff Nichols nous offre, entre autres choses, une démystification des spectacles du chaos qu'offrent les blockbusters hollywoodiens actuels. « Une esthétique spectaculaire où les effets spéciaux s'appuient sur l'extase du paysage déchaîné tout en le vulgarisant et en l'affadissant. Il s'éloigne d'un culte du désordre, de la dématérialisation, de la destruction numérique du monde », souligne Samocki. « Si dans Shotgun stories, les personnages étaient mutiques et la parole bavarde, dans Take Shelter, la parole est lestée de sa dimension de malédiction, mais elle peine à se rattacher à une vérité. Ce qui unit alors les personnages, c'est la reconnaissance d'une force de silence. La parole n'abrite plus et elle ne se défend pas. Mais les hésitations dans la voix de Michael Shannon, les silences brusques et fuyants, la difficulté à maintenir une ligne mélodique, font d'elle un lieu ou le corps perce dans sa fragilité et sa mise à l'épreuve ». Samantha, l'épouse de Lafourche, est incarnée par Jessica Chastain, qui incarne la grâce du film Tree of Life de Terence Malick.

Plein d'autres articles, pour faire des allers-retours en marchant en dehors du courant, dans le laisser venir à soi. Citons en discontinu : Douleur de l'archive de Raymond Bellour (le temps rétrospectif comme illusion, de souvenirs personnels conscients et inconscients) et Trafique en doc, les carnets d'Afrique par Jean-Marie Barbe. Un an de parcours sur le cinéma documentaire du Niger au Sénégal en passant par la Guinée/Conakry et l'Afrique du sud.


(1) Paru, en 1992, dans la page « Rebonds » de Libération et sans doute repris dans le vol 4 de La Maison cinéma et le monde, Tome 3, consacré à cinq années (1986-1991) vient de paraître aux éditions POL/ Trafic.

(2) Dans Qu'est-ce qu'être contemporain ?, Rivages-poche. Aussi : « Le spectateur qui passe sa soirée devant la télévision ne reçoit en échange de sa désubjectivation que le masque frustrant du zappeur, ou son inclusion dans un indice d'audience » in, Qu'est-ce qu'un dispositif ? Rivages-poche. Serge Daney a publié Giorgio Agambem dans le numéro 3 de Trafic (été 92) et Stanley Cavell dans le numéro 4 (automne 1992) de la même revue sous le titre Qu'advient-il des choses à l'écran ?

(3) « Mais de l'autre, poursuit Daney, il est vrai que ces films reconstituaient pour leur public le spectacle idéalisé et rassurant d'une baise continue qui avait la netteté du fantasme et l'inaltérable et mâle monotonie du mythe. » Vingt ans après, le X sur Internet a laissé couler les rêves de la révolution sexuelle. Dans la contre-révolution sexuelle, on consomme une performance du corps comme une machine électronique sous le contrôle du marché du sexe. Le triomphe de l'utilitarisme comme métaphore du pouvoir exorbitant de l'économie ?

Trafic 82, été 2012, éditions P.O.L.

 

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