Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Juin 2013
 

Trafic 85

Jean-Claude Biette, l'évidence et le secret.

« Est cinéaste celui ou celle qui exprime un point de vue et sur le monde et sur le cinéma ».

Cette phrase a été écrite par Jean-Claude Biette dans Qu'est-ce qu'un cinéaste ? (éditions P.O.L.). Co-fondateur, avec Serge Daney, de Trafic, la revue trimestrielle lui consacre un numéro spécial dix ans après sa disparition, en juin 2003.

Au milieu des 190 pages de ce numéro 85, on découvre, pour ceux qui connaissaient vaguement Jean-Claude Biette, qu'il adorait les calembours. Marcos Uzal nous le signale en nous offrant quelques bons mots. (« Einstein avec Instinct ou Einstein sur la grêve où il vente le terrible »). Le titre de l'article d'Uzal s'appelle Bouche grande ou verte. 

couverture de Trafic 85Serge Toubiana, dans Jean-Claude Biette nous manque, se souvient que Jean-Claude Biette, déserteur de l'armée française pendant la guerre d'Algérie, était à Rome, en mai 68, serein. Du coup, il a évité la catharsis révolutionnaire en restant cinéphile une fois pour toute. Au front culturel révolutionnaire de 68-72, il préférait « le cinéma différent » qu'il qualifiait d'une expérience vécue, rêvée ou inventée du monde ou « un trésor de significations et de rêves ». (Ces cinéastes préférés de l'époque étant Eustache, Rivette, Garrel, Straub/Huillet).
Noël Simsolo, dans Le voyageur des parallèles, nous explique la différence entre la poétique des auteurs et la politique des auteurs. La poétique est ce qui reste. « Faire un film est devenu facile, mais être un sourcier du cinéma, repose sur un des secrets perdus qu'aucune technologie numérique ou concept formaliste ne pourra retrouver. »

Quel est ce secret, et son évidence ? « Le secret, c'est juste le nom de ce qui est inexplicable, et du temps qui passe », écrit Marc Chevrie. « Le secret n'est pas ce qui se dissimule au bout du chemin, il est ce qui anime la totalité du parcours ». Il s'agit de ce qui se transmet, de la lueur de « l'impalpable essence des choses ».
Chevrie nous parle de l'époque où Biette revient aux Cahiers pour y tenir une chronique sur les films qu'il veut défendre, les grands classiques auxquels il joint Jacques Tourneur et Allan Dawn, considérés comme des cinéastes de série B. Pour ce voyageur du temps, il faut se méfier de l'air du temps. Consterné par le mécanisme de la mode de l'époque, et par le flux aseptisé de la pub et des clips, il rappelle les propos de Bill Krohn, qui, au sujet de Welles disait qu’il faisait « communiquer le passé et le présent comme des choses vivantes. C'est en effet le temps, non les allées et les venues du goût, qui fait et défait les films ». Comme l'écrit Chevrie : « Le temps ne lui a pas donné tort ».

Jean-Christophe Bouvet rappelle que, dans les années 70, la direction d'acteur s'articulait autour de deux rôles : l'acteur et le comédien. « L'acteur fait venir à lui le personnage, et le comédien va vers le personnage ». Ayant joué dans Saltimbank de Biette, Bouvet fit cette réponse à un journaliste lors de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, en 2013 : « Vous me demandez comment Biette digérait-il Bouvet... plutôt que comment il dirigeait Bouvet ? » Eh bien, comme Claude Chabrol, la direction d'acteur se faisait autour d'un dîner où l'on parlait de différents sujets. Biette aimait les bons restaurants, il avait la même idée que Chabrol, « le cinéma coûtait trop cher pour qu'on consacre du temps à la direction d'acteur ». Blague à part, il écoutait l'acteur, prenait note et « faisait un gros travail de réécriture et de synthèse ».

Biette, lecteur dans une maison d'édition, avait plusieurs écrivains fétiches comme Walter Scott, Robert-Louis Stevenson, un ciné-philosophe comme Stanley Cavell, mais surtout Daniel Defoe. Il a proposé à Paulo Branco de réaliser Robinson Crusoë. Celui-ci lui a proposé de situer le sujet dans différentes îles des côtes du Portugal. Citadin hypocondriaque, Biette s'est rendu à Lisbonne pour écrire un texte de 14 pages que publie ce numéro spécial de la revue, commenté par Pierre Léon. Le projet ne s'est pas concrétisé, la commission d'Avance sur recettes du CNC l'ayant refusé.

Dans ce numéro spécial, vingt-six auteurs ou critiques de cinéma nous parlent de son rôle de critique, d'assistant de Pasolini et des films qu'il a réalisés.
La première page s'ouvre sur cette citation de Jean-Marie Straub :

« Jean-Claude Biette est encore de la génération de ceux qui avaient le sens moral, donc le sens de l'esthétique. Et croyez-moi, disait Renoir, c'est une race qui tend à disparaître ».

Trafic 85, Jean-Claude Biette, l'évidence du secret, Printemps 2013, éditions P.O.L

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