Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : histoire, documentaire, guerre,
 

Trois journées d'août 1914 d'André Dartevelle

André Dartevelle s'intéresse, depuis longtemps, au rôle de la mémoire. Celle-ci se construit de plus en plus à partir des archives audiovisuelles, les archives écrites n'étant, souvent, que la mémoire conservée de nos institutions. Le cinéma documentaire offre la possibilité de faire une contre-analyse de la société. Le problème est de gérer ces archives qui ne cessent désormais de s'accumuler pour les conserver et témoigner d'un passé qui subsiste, même lorsqu'il est refoulé dans notre mémoire. Comme disent les Chinois, « le passé sert le présent ».

L'une des grandes forces des films documentaires de Dartevelle est le témoignage de la génération suivante qui restitue le processus de vérité à partir d'un long cheminement chez les individus, leur famille et la communauté dont ils font partie. (1)

Trois journées d'août 1914 s'intéresse à la dette que nous avons envers les trois générations qui nous ont précédés dans une guerre qui leur a été imposée en août 1914, et ne s'est terminée qu'avec l'effondrement du Reich millénaire en 1945. Le diptyque qu'il propose parcourt deux lieux ayant subi des drames similaires.
Que s'est-il passé les 22, 23 et 24 août 1914, à Dinant, et dans des villages de la province du Luxembourg ?
image du documentaire
Le cinéaste interroge des habitants dont les grands-parents ont été victimes d'atrocités que l'Allemagne n'a pas reconnues - non par oubli, mais par négation des faits. Pour eux, les fusillés auraient été des francs-tireurs, répètent-ils depuis un siècle. Les soldats auraient donc répliqué pour que la population cesse de protéger des civils armés. L'ennui, c'est que la population était désarmée. Les soldats de l'armée française, qui n'étaient pas loin, avaient arrêté de riposter au canon et aux mitrailleuses à l'attaque allemande à la demande des Belges qui voulaient rester neutres dans ce conflit. Dès lors, qui a donné l'ordre de fusiller massivement des habitants ? D'où vient la légende des francs-tireurs ? Petit à petit, grâce aux témoins qui cherchent la vérité, aux archives de l'état-major, aux carnets de notes des officiers allemands et du haut-commandement, on comprend que ce dernier transmettaient les ordres aux officiers, et ceux-ci aux soldats. Pratiquer une guerre totale en répandant la terreur dans la population a été institutionnalisé à partir des écrits de Von Clausewitz, un militaire prussien qui a inspiré les généraux allemands.
Dans le premier épisode, Les murs de Dinant, les petits-enfants des fusillés se remémorent le passé. Plus de 700 Dinantais seront exécutés pendant les trois premiers jours de la guerre. Certains sont fusillés, d'autres sont décapités. Ce sont des francs-tireurs prétend l'armée allemande. La vie continue, les enfants grandissent, le non-dit s'installe. « Ma grand-mère s'isolait et pleurait en silence », dit une femme âgée. La transmission se fait de manière collective en regardant les noms inscrits sur les monuments aux morts. Chez les Bourdon, Félix, 15 ans, reçoit une balle dans le dos et se retrouve sous un monceau de cadavres. Il survit sous ces fusillés qui tombent par rang de 4. Devenu médecin, Bourdon connaît des insomnies permanentes, refuse d'évoquer le passé, mais transmet sa perpétuelle anxiété à ses enfants. La peur s'infiltre dans les générations. Elle habite chaque survivant. Pourquoi sommes-nous en vie et pas eux ? Les morts se taisent, ne posent pas de questions et n'ont aucune réponse. Mais l'héritage de l'histoire ne peut rester enfoui éternellement. La paix ne recouvre pas la mémoire sous les palabres diplomatiques.

Le village contre l'oubliLe deuxième épisode, Les villages contre l'oubli, se passe dans la province du Luxembourg. Les habitants de la commune de Latour sont fusillés 10 par 10. Les maisons sont incendiées, les fermes détruites. Les anciens, fils ou petits-fils des fusillés, parlent dans chacun des trois villages concernés. Le curé d'Ethe souligne devant ses fidèles qu'il faut restituer aux morts la vérité et non son déni pour rendre leur dignité aux vivants. La réconciliation ne peut s'opérer que si l'on reconnaît ses torts.

Pour Datervelle, historien avant de devenir réalisateur, il s'agit de donner la parole aux témoins et d'attendre le processus de leur propre vérité (2). Cela permet de donner un sens à des faits méconnus ou oubliés.
Interroger le processus de vérité d'un témoin se fait aussi dans la durée, puisque la vérité est un long processus. Le tempo des entretiens s'organise avec la parole, mais aussi dans le refoulé qui surgit. Ce sont les questions actuelles du réalisateur aux témoins qui ravivent le passé.


(1) En 1990, Dartevelle avait réalisé un autre diptyque autour des premiers jours de la guerre de 1940-1945, sur des soldats perdus en mai 1940 dans une ligne Maginot. Les Allemands ont contourné cette ligne infranchissable en rentrant en Belgique (Seuls restent les arbres, 1 Le Naufrage, 2 Au pays des morts).
(2) Pour les historiens, le temps n'est pas celui du calendrier tel que le citoyen et le téléspectateur l'envisagent, il se joue dans la durée. Pour la plupart d'entre eux, 1914 ouvre le 20ème siècle. Eric Hobsbawm le date de la première guerre mondiale et le termine à la dissolution de l'empire soviétique. Il l'intitule « l'âge des extrêmes ».
Trois journées d'août 1914, 1. Les murs de Dinant, 2.Les villages contre l'oubli, documentaire d'André Dartevelle, produit par Dérives.

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