Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
06/04/2011
 

Turquaze de Kadir Balci

Kadir Balci, qui a fait ses études à l'Académie Royale des Beaux-Arts de Gand et signé déjà pas mal de films (clips, courts, séries télé et films d’entreprise) réalise ici son premier long métrage sorti en septembre dernier. Lumière le sort en DVD dans une édition très soignée (en flamand, néerlandais, français et turc – ça va de soi, certes, mais c’est en le voyant qu’on se le dit) agrémenté d’un documentaire passionnant sur le film et du clip de Little Rascal, chanson composée pour le film par Bert Ostyn (Absynthe Minded) qui signe la très belle bande-son de Turquaze. Un film intriguant à découvrir avec patience. 

Un étrange mouvement perpétuel

turquaze
C’est qu’il est étrange, ce film. Entre son titre, son résumé un peu naïf («Le Turc pour les débutants ! »- sic) et son boîtier souriant et coloré, on s’attendait d’abord à une version des Barons façon turquo-flamande. Mais pas du tout. Turquaze n’a rien d’une comédie, mais s’achoppe plutôt sur les thèmes sombres du deuil, de l’exil, de l’étrangeté.

Timur perd son père et part avec sa famille l’enterrer en Turquie. Sa mère décide d’y rester quelque temps. Il revient en Belgique avec ses frères, le cadet, un peu paumé, l’aîné, rude et taciturne, qui prend la place du père. Timur, partagé entre sa famille et sa petite copine flamande, son pays et sa vie ici, cherche son chemin... Et la trace de son père, à travers la musique. Son père lui a confié sa passion pour les fanfares et son vœu d’en intégrer une, un jour. Mais un Turc dans une fanfare flamande, ça ne semble pas possible. Le fils endosse alors le désir du père. Un argument assez simple, presque minimaliste, qui d’ailleurs n’occupe pas du tout le centre de la narration. L’affaire glisse plutôt à côté. Les fils du film paraissent ainsi se démultiplier pour courir dans toutes les relations de Timur, à Sarah d’abord, son amoureuse, à cette fanfare comme le lieu d’un espace à vivre ici et maintenant, à ce père mort dont il s’agit de faire le deuil, à sa famille et à la Turquie enfin.

Au premier abord, avec sa caméra portée toujours un peu instable, Turquazea l’air de bric et de broc, plein de maladresses, pas très bien foutu. Sa narration est dense et elliptique. Le film accroche des bouts de moments, ici et là, presque des débuts ou des fins de séquences. À la volée. Il ne capte parfois que l’essentiel d’une scène qu’il ne se donne pas même la peine d’installer. Juste de quoi faire avancer son récit. À d’autres moments, il semble totalement oublier la narration. Des plans décousus, qu’on dirait gratuits, s’immiscent dans le montage. On ne sait plus très bien où l’on est. Turquaze donne l’impression toujours d’être au bord de l’évanescence, accroché à rien. Un peu contemplatif. Plutôt silencieux, il tisse sa narration dans des bouts de phrases, des bribes de séquences, des gros plans détachés de tout, qu’on comprend par déduction. Il tourne en boucle, rejoue les mêmes plans avec des variations mineures, les repas, le cimetière, les rencontres entre Sarah et Timur… Il va et vient entre Gand et Istanbul où se trouvent les maisons, celle de la mère, celle du père – le cimetière. À travers les difficultés de cette relation amoureuse, le film s’empare bien sûr de ces questions de l’intégration, du racisme ordinaire, de la déchirure de l’étranger… Mais il les décale légèrement, comme si, au fond, la question n’était pas vraiment là, le conflit se jouant toujours légèrement ailleurs, en sourdine. De ce qui semblait d’abord des défauts, Turquaze gagne lentement une grande liberté de narration, et trouve son unité dans cette manière d’être, en quelque sorte, en pointillé, déchiré mais sans violence, dans un équilibre instable entre ici et là-bas, une sorte de doux et lent mouvement perpétuel qu’il ne s’agirait pas de dompter, mais plutôt d’accepter, tranquillement. Le film doit beaucoup à ses beaux comédiens, beaucoup à son acteur principal (Burak Balci), dont le silence reste toujours doux, digne, pudique et résolu. Turquaze est finalement un beau film intrigant, étonnamment libre, et profondément mélancolique.

Turquaze de Kadir Balciédité par Lumière

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