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01/03/2000
 

Tyrannopolis 1 et 2 de Mustafa Balci

La parole et la lettre

Mustafa Balci en montage avec Gaël Mikolaiczak © JMV
 


Au 13, rue de Belgrade, dans les locaux de Radowski films, Mustafa Balci (le réalisateur de Toprak) monte Tyrannopolis 1 et 2, un long métrage en forme de diptyque Istanbul versus Bruxelles. "Autant Bruxelles est un regard, autant Istanbul est une parole, nous confie le réalisateur. L'idée était de faire parler les gosses des rues parce qu'ils n'ont pas droit au regard, sont considérés comme des parias. Leur seule façon d'exister était de prendre la parole. Bruxelles servant de contrepoint à Istanbul.
Réaliser un film sur eux a changé leur perception du monde. Pour la première fois quelqu'un s'intéressait à eux, venait - d'Europe, pas de Turquie, sinon la porte aurait été fermée - pour les rencontrer, être avec eux, pour qu'ils puissent prendre la parole.

Bruxelles

Mustafa Balci en montage avec Gaël Mikolaiczak © JMV


Gros plan du visage d'un ange statufié. Plan moyen d'un passant souriant comme l'on pose pour une photo familiale. Plan fixe de la statue d'André Vésale. Plan moyen d'un homme à la moustache tombante qui montre son chien face à la caméra.: "On voulait le tuer. Moi je l'ai pris, dit-il, je l'ai sauvé et on est heureux. C'est tout. C'est ça la vie de la rue. La rue, c'est la rue et il faut le prendre du bon côté. Plan fixe sur le sans-abri qui parle avec ses mains, remercie quelqu'un, hors cadre, glissant une pièce de monnaie dans un gobelet de coca vide : . "Merci mon frère". Désignant la place Madou : "Je vois les capitalistes, là, et nous autres, on a rien, on est dehors. Je suis fauché!" Plan du Palais de justice, en contre-plongée, vu des Marolles.
"Les têtes d'anges, nous explique le réalisateur, les statues, servent de contrepoint aux plans des habitants, c'est le monde d'en haut, inaccessible, idéalisé, un monde différent par rapport à la réalité que vivent les gens. A Istanbul, on s'est intéressé aux enfants des rues ".

Istanbul

Mustafa Balci © JMV


Plan d'un abri. Nous sommes à l'intérieur, il fait très sombre. Un gosse parle turc "On est dans un petit abri, poursuit le réalisateur, que des gosses de douze, treize ans ont construit eux-mêmes, avec des tôles, au-dessous d'un bâtiment en ruine. L'abri à un mètre de hauteur sur deux ou trois de large. Tout ce qu'ils trouvent dans les poubelles ils le mettent dans cet abri, des photos, des jouets, des bougies et toute une série d'effets personnels qu'ils s'approprient ". Un gosse allume une bougie qui éclaire l'endroit. Il montre, derrière lui, un nounours et met la bougie devant un poster du club de football de Galatasaray. En dessous, les effets qui traînent sur le sol, à côté, un petit sac rempli de jouets. Ils sortent un frisbee du sac, puis un petit ours, une horloge. "De temps en temps ils trouvent des petits appareils électriques qu'ils réparent. Ils bricolent des petites lampes, des radios etc. Ils nous montrent des verres qui servent pour boire le soir de l'eau ou de la limonade. Ils sont fiers d'avoir des invités, (nous) c'est quelque chose qui ne leur arrive jamais. Dans ce petit abri ils dorment à quatre. Mais il est arrivé qu'ils dorment à quinze là-dedans !

Dans pas mal de cas ces gosses ont été chassés de chez eux, mais dans la rue on les chasse aussi. Ils ne savent plus où aller. D'où le fait qu'ils soient pris en charge par des clans et s'ils consomment du dissolvant, de la colle ou d'autres produits chimiques, qui va jusqu'aux amphétamines, ils tombent dans le racket, la mendicité, etc.
Au début du film on rentre petit à petit dans l'espace de chaque groupe, dans leur territoire et on remonte dans la hiérarchie du clan. Les petits ne se droguent pas encore, ce sont des prédélinquants, leur enfance est encore présente. Avec les grands c'est beaucoup plus dur. Il y a des morts tous les jours.
Visage de gosse de moins de dix ans. Face caméra, derrière lui, un copain observe, légèrement flou. " Il me disait qu'il avait quinze ans, alors qu'il en a huit. Il s'est enfui de chez lui parce que ni son père ni sa mère ne pouvaient s'occuper de lui. Son frère est également ici. Quand on les voit avec les poings serrés ça veut dire qu'ils sniffent des produits chimiques. Ils ont le regard complètement éteint parce que la première chose qu'ils font le matin, n'ayant rien à manger, consiste à sniffer du dissolvant ce qui leur permet d'oublier qu'ils ont froid et faim. A cinq heures ils ont le cerveau complètement embrumé et ils se mettent à se taper dessus. Ce sont des nomades. Pour eux, chaque jour est différent, leur passé est détruit et ils n'ont aucun avenir. La seule chose qu'ils peuvent faire c'est s'investir sur un territoire qui leur sert d'abri".

Sans famille

"Dans certains cas, c'est le gosse lui-même qui s'est enfui et a été petit à petit attiré dans la rue. Soit c'est l'exode rural, soit ce sont des gosses de la ville qui étaient battus. Généralement issus de familles qui ont six à huit enfants et ne savent pas s'occuper d'eux. Les parents les envoient mendier, vendre des chewing-gum ou des citrons. Ils n'ont pas de travail et restent à la maison. On est toujours devant une cellule familiale détruite ou éclatée : parents divorcés, violents, alcooliques, malades ou morts.
Mais dans chaque gosse il y a son enfance qui est faite de jeux, de chants, de rires. J'ai essayé de saisir cette parcelle. Je voyais ces gosses comme les dormants du mythe de la caverne. La drogue peut aussi être une façon de voir cette caverne, de se fermer au monde extérieur pour pouvoir sauvegarder cette enfance, cette lumière qui est en eux. J'ai essayé de saisir tout ce qui est profondément enfoui en eux. C'est en cela que ce film rejoint l'universel aussi bien par rapport aux enfants d'Amérique Latine, du Sud-est asiatique. Je suis persuadé qu'une société qui ne s'occupe pas de ses enfants et de ses exclus n'est pas une société viable".

Jean-Michel Vlaeminckx

 

 

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