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Mars 2006
01/03/2006
 

Ultranova de Bouli Lanners

Ultranova est sorti en DVD, édité par Lumière. Une belle et riche édition composée de deux DVD. Comme depuis peu, les éditions DVD de certains films américains annoncent d'emblée "les propos qui sont tenus ici ne concernent que leurs auteurs. En aucun cas, la Twenty Century Fox ne pourra être tenu pour responsable blablabla", ce qui suit n'engage que nous. Nous n'avons pas rencontré Bouli Lanners pour qu'il commente son film, les commentaires de son film, les bonus de son film, les commentaires des commentaires des bonus du commentaire etc.

- Bouli Lanners ?

- Hum…

- Votre film me rend triste. Tous ces ciels lourds comme des couvercles, ces horizons vides, ces gens qui se regardent mais ne se parlent pas. Mais ne vous méprenez pas, c'est très beau, très mélancolique. Mais Grand Dieu ! Que c'est triste…

- La musique est de Jarby McCoy.

- Quand Dimitri retrouve ses parents dans le centre commercial, cela me bouleverse. A cause de la question de sa mère, tu pourrais nous donner de tes nouvelles ? Mais ce n'est pas vraiment une question, c'est à peine un reproche, c'est un reproche qui n'ose pas être un reproche. Et lui qui ne dit rien, qui les regarde partir, qui se détourne un peu. Et le sac à provision de Dimitri, quand il va dormir chez Kathy, son énorme sac tout moche mais la seule chose qui parle pour lui, ce sac où il y a écrit en énorme : "OUI", un oui tout bleu, tout clair, un oui impossible à louper. Mais Kathy remonte le drap sur son dos et Dimitri reprend son sac. Et il s'en va. Cela me fait penser à un poème de Pierre Reverdy qui dit, tout à la fin : "Crainte de tout casser en faisant trop de bruit".

- J'aime bien que Dimitri caresse l'herbe presque s'en sans rendre compte, comme les cheveux d'une femme, qu'il s'oublie.

- C'est un film presque muet, qui capte des ricochets d'émotions, des tremblements intérieurs.

- Il a fallu déconstruire tout ce que j'avais écrit pour revenir à des choses plus proches de moi, des choses vécues, qui me touchent, me choquent, me submergent.

- Vous tournez dans un monde urbain proche de l'apocalypse.

- Le terril qu'escalade Dimitri n'existe plus. On se croit deux minutes dans un film de Tarkovski non ?

- …

- Allez, deux minutes, quoi ?!

- Oui, d'accord… C'est vrai qu'Ultranova, c'est de la science fiction hyper réaliste, non… ?

- Ces paysages, ça pue la fin du monde.

- Je croyais qu'Alice, le chien du film, était un hommage à l'Alice dans les Villes de Wenders ?

- Oui, mais j'aime bien que les animaux portent des noms d'humains aussi. Cela en dit long sur nos difficultés à entrer en communication avec les autres. Vous avez remarqué que le chat s'appelle Gérard ?

- Heu… Quel chat ?

- …

- Vous disiez, à propos de Wenders ?

- Que je trouve ça beau, tout ce ciel.

Ça rappelle un cinéma très américain, avec beaucoup de ciel, un cinéma, où tout est très très très grand. J'aime bien faire ça dans notre petite Wallonie.

- Pourquoi les filles croient que Dimitri est orphelin, alors qu'il n'est pas du tout orphelin ? Pas plus qu'il n'est veuf…

- Pour les mêmes raisons que Philippe, le personnage de Michaël Abitboul veut croire que la serveuse est enceinte.

- Ah, oui ?

- Oui.

- Vous vous êtes mis à six pour commenter le film. Vous, évidemment (Bouli Lanners, donc, pour ceux qui ne suivent pas) mais aussi le producteur, Jacques-Henri Bronckart, l'un des acteurs, Vincent Belorgey, Jean-Paul de Zaeytijd, le chef opérateur, Olivier Hespel l'ingénieur du son et le monteur Erwin Ryckaert. Au bout d'un moment, à vous écouter parler ensemble, à déconner, et rire, et prendre un verre, encore un et je bois, on se sent vraiment inviter à festoyer…

- C'est une édition conviviale.

- Mais votre premier commentaire, soit disant sérieux, dérive totalement par instant. Et le second, qui se présente comme une invite à la déconnade, n'en est pas moins très sérieux. Malgré ce moment savoureux de doublage en direct à propos des Wallibans.

- J'aime bien que ce soit instructif l'air de rien.

- J'ai vu aussi les dessous d'Ultranova Dans votre second DVD de bonus.

- C'est l'histoire de désirs contenus...

- Mais cette abondance de bonus frise parfois la pornographie ! Deux making of, l'un en couleur, l'autre en noir et blanc et en super 8. Et puis, il y a trois de vos films, Muno, un vrai faux reportage d'un journaliste enquêtant dans son village sur un crime raciste. Il y a un faux vrai Western urbain en forme de clip, et puis il y a le "Oh, que c'est beau" de Non, Wallonie, ta culture n'est pas morte, mi-figue mi raisin, parce que c'est complètement absurde et drôle mais que cela donne envie de pleurer, à nouveau, par moment, ces images aux couleurs délavées, abîmées, lointaines et ses faux souvenirs d'enfance en voix off... Il y a encore l'album photo de Vincent B., la bande annonce, et puis les scènes coupées, nombreuses, qui montrent des acteurs qu'on n'aurait pas vu voir sinon… un petit caméo de Liberski, par exemple…

- Marie du Bled est un petit oiseau. Vincent Lecuyer, une frêle personne. Hélène de Reymaeker ne pleure jamais. J'ai réécrit les personnages en fonction des acteurs que j'ai rencontré. Et Stefan est à mon sens un immense acteur. Comme cette scène coupée le démontre, n'est-ce pas ?

- Mais vous avez peu à peu tout coupé, ôté les dialogues, inversé l'ordre des scènes, passé de plus en plus sous silence. J'aime bien qu'on découvre avec vous qu'un film est fait de hasards, de soubresauts, d'hésitations, d'erreurs…

- Vous me piquez mes expressions, là.

- Ah oui ? Pardon.

- Hum…

Nous n'avons donc pas rencontré Bouli Lanners.

Anne Feuillère

Ultranova, édition collector, 2 DVD (83' minutes de films + deux versions commentées / 100' environ de bonus), 2006, édité par Lumière. Distribué par Twin Pics.

 

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