Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
06/02/2009
 

Un conte de Noël de Arnaud Desplechin

un conte de noelArnaud Desplechin aime les récits complexes et d’une grande ampleur romanesque. Le tout traité en séquences fluides avec plein de faux raccords (hommage à Godard ?). Un conte de Noël nous rappelle la structure cinématographique très découpée (comme une succession de petits chapitres) de Victor Vavitch de Boris Jiktov, le dernier grand roman russe du 20e siècle et, oui, oui, aussi, par son aspect thématique, de Seuls les anges ont des ailes partout, l’un des films mythiques d’Howard Hawks dans lequel on peut découvrir des aviateurs en contact avec la mort ayant abandonné toute hypocrisie dans leurs démêlés entre eux.
La mort est, précisément, ce qui guette, dans le conflit familial d’une tribu de Roubaix, Junon (Catherine Deneuve), atteinte d’une leucémie. Abel (Jean-Paul Roussillon), son mari, essaie de trouver dans la famille un donneur compatible pour une greffe de moelle retardant ou sauvant de la mort, Junon, sa femme. La mère malade a des enfants qu’Abel veut réunir quelques jours pendant la semaine de Noël. Pas simple, on s’en doute, souvenons-nous de la phrase célèbre devenue d’André Gide : « Familles, je vous hais ». Commençons par Henri (Mathieu Amalric, époustouflant, comme toujours chez Desplechin – revoir Comment, je me suis disputé ma vie sexuelle, le film phare d’une génération), Henri, donc banni de la famille par Elisabeth (Anne Consigny), sa sœur. Pourquoi ? Allez savoir ce qui se cache, comme cadavres, dans le placard familial ? Disons qu’Henri, particulièrement dépensier, représente, dans la logique radine d’Elisabeth, un mal qui risque de contaminer (pire de dévorer) le reste de la famille. Henri, parfaitement indigné par un sort qu’il ne comprend pas et juge absurde (celui du petit canard boiteux) choisit de jouer le rebelle parfait. Le seul joyeux luron qui semble vivre hors des conflits familiaux s’appelle Ivan (Melvil Poupaud). Il est le benjamin des enfants de Junon et a épousé la belle Sylvia (Chiara Mastroianni). Mine de rien, Junon méprise Sylvia avec des regards amusés que seule une actrice de la dimension de Catherine Deneuve pouvait, vis-à-vis de sa propre fille, interpréter avec cette intelligence plein de moquerie qui fait partie de son style. Et si maman avait raison... car Desplechin, qui, avec son co-scénariste Emmanuel Bourdieu ne doute de rien, nous file l’idée que l’arrivée de Sylvia dans la fratrie a été particulièrement ambiguë. La story joue autour des deux frères (Henri et Ivan) et Simon (Laurent Capelluto) leur cousin, tous trois désirant conquérir Sylvia, il y a dix ans déjà. Henri, avec son instabilité et son ivresse habituelle, se contente de lui faire l’amour et de disparaître. Simon, le cousin, follement amoureux d'elle se sacrifie pour Ivan. Sauf que celle-ci découvre le désenchantement de Simon, dix ans après le pacte des trois garçons. Mais est-ce vraiment un pacte dans lequel elle ne serait qu’un jouet ? Inadmissible à moins d’être attendrie par le sacrifice de Simon et d’être troublée puis séduite par une passion qui s’accomplit dans la durée.

Superbes séquences de cette histoire triangulaire s’intégrant parfaitement dans le ballet polyphonique de cette famille névrosée (ah bon, il y en a qui ne le sont pas ?)

Bien, bien. Après tout, c'est peu de choses à côté du jeu entre Junon, la Mamma et Henri, le fils égaré dans une famille dont il est le fiston mal aimé. La mère malade - dont Henri est l’un des seuls à avoir la moelle osseuse susceptible de la sauver - ne cesse de s’affronter avec son fils avec dédain et âpreté. « Tu ne m’aimes toujours pas, hein ? – Mais je ne t’ai jamais aimé… - Moi, non plus ». Henri est égaré dans un rôle dont il essaie en vain de se débarrasser. Il choisit l’alcool pour oublier sa blessure intime.

Un conte de Noël, ce superbe film, est un jeu d’échec que Desplechin parcourt avec une mise en scène mélodique d’une habileté de virtuose autour d’un sujet qui le taquine depuis ses débuts : l’humiliation. Son sujet évolue. Henri semble mieux supporter cette blessure narcissique que Paul Dedalus dans Comment je me suis disputé. En est-on sûr ? Un doute nous anime en vous en parlant : nous revoyons, une seconde fois, ce petit bijoux, tellement rare dans l’actualité du cinéma européen.

Un Conte de Noël, d’Arnaud Desplechin, édité et diffusé par Mélimédias. 

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