Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/1997
 

Un jour mon prince viendra, de Marta Bergman

La vie est ailleursMihaela dans Un jour mon prince viendra © JMV

Nous sommes dans la salle de montage vidéo du CBA (le Centre de l'Audiovisuel de Bruxelles). La monteuse Marie-Hélène Dozo et la réalisatrice Marta Bergman travaillent sur les rushes d'Un jour mon prince viendra, en montage virtuel. Trois moniteurs leur font face. Sur l'un, la séquence en montage, Mihaela et son patron en plan moyen. Sur l'autre, le patron, en gros plan, une image qui peut servir d'insert. Le troisième est un écran graphique de dix-sept pouces sur lequel on retrouve les deux images en incrustation et une troisième fenêtre qui sert à la gestion des fichiers. Marie-Hélène Dozo clique sur la souris, la séquence se recale au début et démarre. Plan d'ensemble sur Mihaela, seule dans une boulangerie. Elle est dans la cuisine, sert le repas sur une table, sur laquelle elle pose deux assiettes. Elle parle, en roumain, de son patron, un Turc, qui s'est installé en Roumanie. Marta Bergman nous traduit : " Il a maigri de vingt kilos depuis qu'il est ici ". Le patron s'assied, Mihaela lui tend une assiette de nourriture. Gros plan sur Mihaela puis sur son patron : " Quand on est venu ici, mon frère et moi, on avait un camion et on transportait pleins de vêtements. Je n'ai pas pensé ouvrir cette boulangerie. Absolument pas! On a vu une longue file de gens qui attendaient. J'ai demandé pourquoi attendent-ils? Un homme m'a répondu :"On attend le pain". Il n'y en a pas? -Non. Alors j'ai pensé ouvrir une boulangerie pour en fabriquer. C'était un coup de tête". Gros plan sur Mihaela qui sourit : "C'était son destin".
"Le film raconte l'histoire de Mihaela, Maria, Lilliana", nous explique Marta Bergman. "Trois femmes qui veulent quitter leur pays, la Roumanie, en espérant épouser un Européen de l'Ouest au moyen de petites annonces ou par le biais d'une agence matrimoniale. C'est le rêve de l'Occident, elles pensent qu'elles bénéficieront d'un confort économique, d'une vie plus agréable. On a voulu montrer les trois femmes dans leur vie quotidienne, leur univers familial et au travail. Les trois femmes ne se connaissent pas, on va monter le film de manière à ce que les trois histoires se croisent dans un montage parallèle. Mihaela, que vous avez vue à l'écran, aime être filmée. Elle essaie de ressembler à l'image des stars qu'elle voit dans les feuilletons américains et brésiliens. Par contre son patron n'aimait pas être filmé et sa mère avec laquelle elle vit, pas davantage. Lorsque nous avons voulu filmer Mihaela avec sa mère, elles s'étaient disputées et ne se parlaient plus du tout. Toute sa vie, cette femme a travaillé dans un studio de photo et on voulait filmer une scène où Mihaela serait photographiée par sa mère. Ça a été dur à organiser. Elle nous a posé plusieurs fois des lapins. Elle était dépressive".
"Lilliana est veuve, elle a un fils et vit avec sa mère et sa grand-mère. Elle analyse la physionomie des candidats aux mariages. Elle a rencontré un Occidental qui s'est déplacé en Roumanie. Conquise par ses bonnes manières elle s'est déplacée en Allemagne pour le rencontrer dans son milieu. Mais là, il s'est révélé moins attentionné que prévu. Sans doute pensait-il que c'était acquis. Sa déception a été d'autant plus forte qu'elle s'était fabriqué en imagination un homme idéal. Maria, tout comme Mihaela, s'était composé un personnage bien avant qu'on ne tourne. Pour elle, le film était une manière de mettre en image ce personnage. C'est pourquoi elle refusait qu'on la filme dans des situations de la vie de tous les jours. Elle ne voulait pas être filmée dans sa cuisine mais dans son salon, assise dans un fauteuil. Nous avons réussi à éviter ces clichés, ces images pieuses".
"Toutes trois avaient envie de montrer le personnage qu'elles avaient envie d'être, qu'elles avaient construit dans leur tête et lorsque ça ne se passait pas comme elles le voulaient, il fallait discuter, c'était ça la limite! Toutes les trois nous ont montré les lettres qu'elles ont reçues ainsi que les photos des hommes qui désiraient les connaître. Le prince charmant c'est leur part de rêve, ce qui les libère d'une réalité quotidienne écrasante à laquelle elles veulent échapper".

Jérémie Demeyer et Jean-Michel Vlaeminckx
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