Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/2000
Mots-clés : tournage, rencontre,
 

Un Portrait de Philippe Murgier

Le peintre
L'Heur du leurre

Conversation
Soit Les Ménines de Velasquez (1656). Une sorte de chronique de la vie de cour au centre de laquelle figure l'Infante d'Espagne et, dans le tableau, à droite, Velasquez regardant non pas son modèle (l'infante) mais le spectateur. Ce tableau a inspiré à Michel Foucault un chapitre des Mots et les Choses devenu célèbre. Il y analyse la captation du regard du spectateur par le peintre, son entrée dans le cadre de l'image.
" Au moment où ils placent le spectateur dans le champ de leur regard, les yeux du peintre le saisissent, le contraignent à entrer dans le tableau, lui assignent un lieu à la fois privilégié et obligatoire, prélèvent sur lui sa lumineuse et visible espèce et la projettent sur la surface inaccessible de la toile retournée. Il voit son invisibilité rendue visible pour le peintre et transposée en une image invisible pour lui-même "
.
Un peu comme au cinéma où via, un regard face caméra, le film nous regarde autant que nous le regardons. Un Portrait de Philippe Murgier, qui s'est tourné le mois dernier s'appuie sur un scénario emballant.. Il repose sur l'idée du regard comme lieu de captation en tant qu'ostentation et pouvoir. Une mise en abîme de l'abîme, soit - Ah ouais, géant, mais là je frôle l'abîme. Imaginez The Draughtman's contract sans son Mac Guffin (les meurtres) et que, comme chez Greenaway l'image, excède le cadre tout en y revenant de manière récurrente et - Ah, super (prononcez sioupeur), Greenaway je capte rien - Bon. Trempons nos pinceaux aristotéliciens (1) dans une autre encre.

Raccord
Nous sommes enfermés dans la galerie du Château de Gasbeek. De multiples draps et tentures grenat entourent quatre personnages : une infante d'Espagne debout (Aurélie Hagen), le bras droit appuyé sur une chaise matelassée, une duègne (Isabel Juanpera) qui sert de chaperon à la princesse tout en brodant une sorte de napperon et, sur le côté Mathieu (Yannick Renier), un jeune peintre qui peaufine le portrait de l'infante surveillé par Van Meele (Ron Cornette), le majordome du Duc d'Olivares.
En face d'eux, un travelling circulaire sur lequel glisse une dolly coiffée d'une Moviecam 35mm à l'œilleton duquel se trouve Antoine Belem, le cadreur. Noari Dragh, le directeur photo, vérifie une dernière fois l'éclairage, avant de quitter le plateau. Philippe Murgier, le réalisateur, après avoir expliqué à chacun des protagonistes les gestes qu'il attend d'eux (la scène est quasi muette), observe le déroulement de la séquence sur un écran de contrôle.
Mathieu regarde son modèle, puis sa toile; il doute. On entend une rumeur et des pas venant de la salle. Un paravent se replie, surgit le Comte-Duc d'Olivares (François Gamard) en costume de chasse. Tout le monde salue en s'inclinant, sauf la princesse. La caméra pivote et les cadre ensemble. Le Duc s'incline devant elle et s'approche du chevalet pour regarder la toile. La caméra opère un travelling arrière qui épouse les pas d'Olivares se dirigeant vers Mathieu. Celui-ci, mal à l'aise, tente de fermer silencieusement la custode en l'attrapant directement par les anneaux.
La main gantée du Duc se pose sur celle de Mathieu et le contraint à rouvrir la custode. Le Duc regarde le portrait, ou ce qu'il en reste, un très court instant, regarde le peintre, ne trahit aucune pensée, puis s'approche de Van Mele et lui dit : " He matado tres lobos " (J'ai tué trois loups). Il sort du champ. Cut.

Réalisation
" C'est une folie totale que de réaliser un film d'époque, qui plus est un court métrage, nous explique le réalisateurUn Portrait est un film sur le regard. Le cinéma n'est qu'une affaire de regard, celui de l'objectif, du cadreur, du spectateur. J'avais envie de parler de cela et j'ai utilisé cette intrigue qui est une pure fiction, même si des éléments sont véridiques (quand j'ai commencé à l'écrire je ne le savais pas). Je trouvais que la situation d'un jeune apprenti, peintre dans une école flamande, qui est envoyé du jour au lendemain dans un château pour faire le portrait d'une infante d'Espagne à qui il n'a absolument pas le droit d'adresser la parole, qui a dix-neuf jours pour réaliser ce portrait, et qui va donc devoir travailler dans un univers complètement clos, etait cauchemardesque.
L'infante est environnée de draps et de tentures pour qu'on ne la voie pas poser : Mathieu se trouve face à cette petite à qui il n'a le droit de rien dire et doit passer par l'intermédiaire soit de la duègne espagnole soit du majordome flamand. L'affaire est censée se passer en France dans un château alors que l'infante d'Espagne se rend de Madrid à Amsterdam, à une époque où les Espagnols étaient maîtres des Pays-Bas. Ils s'arrêtent à Anet, un château proche de Paris. Celui-ci ayant été entièrement détruit par les révolutionnaires, on ne pourra pas me dire que le château de Gasbeek ne ressemble pas au vrai (rires).

Regard
"Je raconte donc cette histoire de regard entre cette très jeune fille et ce jeune garçon poursuit le réalisateur. Ce n'est pas du tout une histoire d'amour, c'est une histoire de regard car toute la communication passe par les yeux et le regard d'un peintre sur un modèle, comme on le sait, n'a rien à voir avec le regard d'un jeune homme sur une jeune fille, c'est un regard très déstabilisant, très déstructurant, très cruel que l'infante va finir par assumer.
A la fin de l'histoire, elle va envisager de regarder le peintre et de soutenir son regard, peut-être dix secondes, et là, son regard se voile de larmes car le regard de ce jeune homme étant le regard d'un peintre et pas d'un homme, étant sans désir, c'est un regard qui la transperce. Et puis, accessoirement, c'est aussi l'histoire de l'humilité de ces artistes qui n'avaient pas de nom, qui travaillaient dans de grands ateliers, peignaient pour un maître. A la fin du film, le maître arrive, voit le travail de son élève, fait une retouche insignifiante sur le tableau et le signe. Et contrairement à la réaction des spectateurs dans la salle qui trouveront cet acte scandaleux, ils verront Mathieu s'incliner très profondément devant le maître et lui dire : " Je vous suis infiniment obligé ". Car la chose que Mathieu pouvait souhaiter de plus fort c'était que le maître signe sa toile. Cela signifie qu'il est un maître à son tour. C'est l'histoire d'un apprentissage, du temps, de l'humilité, mais pour moi c'est d'abord une histoire de regard. Il y aura en exergue du film une phrase de la Bible, de Zacharie qui dit : " Celui qui touche, dit le seigneur, touche la prunelle de mon œil " .En parlant du regard on parle de Dieu, de l'âme. "

Production
"J'ai eu le scénario entre les mains à l'époque où je travaillais à Alexis Films, nous dit Pénélope Malifatre. On a commencé à faire Pure fiction et Martine Lambrechts n'avait plus le temps de faire autre chose. Je trouvais le scénario trop beau pour qu'on le laisse de côté. Alors elle m'a dit : si tu veux le faire, tu t'en occupes, mais seule. Puis j'ai quitté Alexis, je suis arrivée chez Kaos Films avec un projet de long métrage. J'en ai profité pour leur dire que j'avais aussi un projet de court métrage qui était un petit bijou . On a présenté Le Peintre à la Commission de sélection et il a été accepté. Comme c'est un film d'époque, on a essayé de trouver des compléments financiers. Il obtenu la bourse Adami qui promeut les acteurs ainsi que l'aide de Carré Noir /RTBF-Liège. Kaos existe depuis trois ans, et se développe. On veut coproduire des longs métrages de fiction avec Sunday morning production, en France.
On a un projet de long métrage, La Damnation de Faust, l'opéra de Berlioz, qui sera traité comme une fiction, tourné en décors naturels à Berlin. On veut utiliser la ville telle qu'elle est aujourd'hui. On ne veut pas mettre des costumes à des acteurs et les installer dans un décor qui fasse penser à un théâtre. On va travailler avec de jeunes chanteurs qui ont appris à jouer, qui ont des voix et des corps, ce qui nous permettra d'aller plus loin. C'est un projet qui devrait se faire en coproduction internationale avec la France, l'Allemagne et avec l'Italie puisque notre casting est italien".

(1) " Comment éviter cette évidence qu'Aristote (poétique, logique, rhétorique) fournit à tout le langage, narratif, discursif, argumentatif qui est véhiculé par " les communications de masse ", une grille analytique complète (à partir de la notion de " vraisemblable ") ". Roland Barthes in Communications, n°16, 1970.

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