Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/2001
 

Une fille de joie d'Olivier van Malderghem

La vie est un songe éveillé. Le rêve, lui, tout à la fois régresse vers l'amont et galope vers l'aval (...) Oui, le rêve délie le temps.
Jean-Bertrand Pontalis, Ce temps qui ne passe pas. Greenwich

tournage de Une fille de joie Avenue Louise au mois d'août. Chic. Bof ! Les trottoirs sont bondés, les gens sont pressés et en tenue légère. Personne ne prête attention à qui que ce soit, hormis votre serviteur qui, sirotant son café matinal à la terrasse d'un glacier, observe les allées et venues de filles en mini-jupes girly ou en jeans Dolce et Gabbana et en top, au rouge à lèvres fuchsia ou indigo assorti aux ongles des mains ou des pieds, à la démarche chaloupée, surveillant du coin de l'oeil le mec admiratif. Moui ! Deux ados aux pantalons trop larges et aux Globe délacées comme de vulgaires godasses s'apostrophent bruyamment, brandissant leurs phrases comme des sabres. Nous les évitons de justesse - euh, eh bien, hmp - ainsi qu'une serveuse qui nous file un sourire genre-les-glaces-à-la-pistache-sont-giga-aujourd'hui pour nous précipiter, à deux pas de là, sur le tournage d' Une fille de joie.
Au coin des rues De Jonkhere et Jourdan, un restaurant désaffecté a été transformé en plateau de tournage. Il est censé représenter l'intérieur du Greenwich, le célèbre café que fréquentent les joueurs d'échecs de la capitale et qui est situé à un jet de pierre de la Bourse. Au-dessus et autour de nous des électros accrochés à des échelles métalliques règlent des blocs de néons et des réflecteurs sous le regard attentif de Pierre Gordower, chef op et cadreur du film. " Un drapeau sur pied ", demande-t-il afin d'éviter une réflexion sur le visage d'un électro qui joue la doublure lumière de René Hainaux. L'Arriflex 16SR, placée sur une dolly Panther, cadre l'acteur de profil. Il fait ultra-chaud, nous enjambons un méli-mélo de câbles électriques, de fils reliés au Nagra de Jean-Jacques Quinet, pour nous diriger vers une table derrière laquelle s'assied Monsieur Herman (René Hainaux), barbe blanche, lunettes noires, costume beige avec un gilet : " J'ai un peu oublié la position ", dit-il à Olivier van Malderghem. Le réalisateur lui répond de ne pas se tracasser. L'acteur penche la tête, les yeux clos, dans les vêtements du porte-manteau. La maquilleuse repousse une mèche de cheveux gris collée à son front. Elie (le patron) s'approche : " Monsieur Herman, vous allez rater le train pour Ostende... Réveillez-vous " Monsieur Herman, interloqué se penche sur l'échiquier : " La dame en D3 ! - Non, non pas la dame , le train pour Ostende. On continuera la partie plus tard " et il aide le vieil aveugle à enfiler sa veste tandis que celui-ci lui confie : " Je l'ai revue en rêve. Elle est entrée ici au Greenwich. J'ai tout de suite su que c'était elle. - Mieux vaut en rêve que pas du tout ". La porte s'ouvre, entre Sophie (Sandrine Blancke), une jeune fille en jeans patte d'éléphant, effiloché, en sandales à talon haut, serrant un sac rouge en plastique dans les mains, qui se dirige vers Elie.  " Il paraît que vous cherchez quelqu'un pour la salle ? - Quelles sont vos références ? "
La scripte suit les dialogues en consultant les feuilles accrochées à son clip-board.

Dame de coeur
Sandrine Blancke sur le tournage de Une fille de joie de Olivier van Malderghem
" L'action se passe en l'an 2000, Herman vit dans le passé, il est aveugle, nous confie Olivier Van Malderghem, le réalisateur de l'Arbre au chien pendu, tee-shirt noir avec le dessin d'une colombe aux ailes déployées et pantalon gris, il n'a accès à la vision que par le souvenir et fatalement par le passé.

C'est un travail sur la mémoire comme dans l'Arbre au chien pendu, où Sandrine ne se souvenait pas bien du passé, le déformait, le transformait, ne le livrait pas à son partenaire. Tu as raison, la problématique du souvenir et du passé est très importante dans mes films. Mais dans celui-ci, l'action se déroule au temps présent. La discussion que tu as eu l'occasion de voir tout à l'heure se passe de nos jours. Herman a perdu la vue progressivement depuis cinquante ans. Il ne perçoit le monde que par le toucher et l'ouïe, ce qui peut, parfois, l'induire en erreur. Il est obsédé par sa bien-aimée qu'il a quittée par erreur à la veille de la guerre. Ce dont il ne se remet pas. Il l'a laissée à Bruxelles en pensant qu'elle serait hors d'atteinte des nazis. Il vit dans le remords et en même temps dans l'espoir un peu fou de la revoir un jour. Il suffit qu'il entende une voix identique à celle de Léa pour qu'il croie qu'elle est enfin revenue puisqu'il n'a pas l'image pour le détromper. C'est sur ce quiproquo que l'intrigue est conduite.
tournage de Une fille de joieLe titre l'est également. C'est un titre à double sens. Il évoque la prostitution, mais en même temps une fille de joie au sens littéral, une fille qui apporte de la joie. Rien à voir avec la prostitution qui est un peu triste. Sophie est une prostituée qui veut quitter le métier. Si elle se présente pour obtenir un job dans un café, c'est pour échapper à la prostitution. Herman ne peut le savoir puisqu'il ne peut pas la voir. C'est donc une fille qui lui apporte de la joie parce qu'elle lui lit des lettres que lui écrivait Léa avec la voix de celle-ci.

Pour lui, Léa est donc revenue puisqu'il entend sa pensée avec sa voix. Donc elle est prostituée et ne l'est pas. Cela dépend si l'on est dans le rêve ou la réalité.

Il y a plusieurs choses à clarifier, il y a toute sortes d'ambiguïtés qui sont volontaires, c'est un problème qui se pose beaucoup au monteur : qu'est-ce qui est clair, comment clarifier les choses obscures. Au niveau du scénario, on ne cesse de donner des indices qui aident les spectateurs et qui parfois jettent le trouble mais c'est calculé. Malgré les différents niveaux de lecture, on ne perd jamais trop pied. René Hainaux n'a pas manqué de relever en lisant Rondo, le scénario d'un long métrage que je prépare, que j'avais un goût particulier pour l'ambiguïté. "
Sandrine
" J'aime le rôle de Sophie parce que c'est l'inverse de ce qu'on m'a toujours proposé. Lors du tournage de l'Arbre au chien pendu, tout le monde s'est bien entendu et le film a obtenu une prime à la qualité. Olivier a voulu faire un second court métrage pour faire un cadeau à l'équipe et en même temps s'offrir une carte de visite supplémentaire pour le projet de long métrage qu'il prépare. Il m'a offert ce rôle de prostituée qui a de la gouaille, qui est populaire, qui n'a pas d'univers intérieur, qui se contente d'être là tout simplement. Elle ne dégage rien d'irréel comme la plupart des rôles qu'on me donne en général. C'est plus facile, par rapport à mon évolution personnelle, d'être là simplement, de ne pas jouer le mystère, de ne pas être la projection d'une image idéalisée. Puis, cette prostituée évolue, elle cherche du travail. Elle essaye donc de mettre en avant d'autres qualités que son côté sexy. Enfin il y a Léa, la femme d'Herman, le flash back des années quarante qui fait partie du rêve d'Herman. Ma carrière a été lancée avec Toto le héros de Jaco Van Dormael, pendant l'enfance. Puis il y a eu un repos pendant l'adolescence. Maintenant que j'ai atteint l'âge adulte, il y a un renouveau dans ma carrière d'actrice. Mais la transition a été lente parce que lorsqu'on est adolescente on n'a pas une personnalité ni même un physique défini, c'est donc difficile pour un réalisateur de voir ce qu'on peut donner.
" J'ai démarré en Belgique, j'ai passé quelques années en France et, maintenant que je suis de retour en Belgique, je me rends compte qu'il y a beaucoup plus de projets qui me sont proposés qu'avant. Il y a eu Regarde-moi de Frédéric Sojcher, le Portrait ovale, la Colère, les deux films d'Olivier... " et pendant que nous rédigeons ce reportage, Sandrine est sur le plateau d'Une Chinoise sous le fusil de la Gestapo, un téléfilm réalisé par Huang Jian Zhong.
" Ce qui m'intéresserait le plus, conclut-elle, serait de faire du théâtre, j'ai eu l'occasion cet été de faire du cabaret. C'est drôle, c'est grotesque. J'ai vu qu'on peut davantage creuser un personnage parce qu'on a davantage de temps pour assimiler un rôle. J'ai des projets à ce niveau-là. "

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