Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2003
Mots-clés : rencontre,
 

Une formidable leçon de cinéma

Heureux Cifas ! Le Centre international de formation en arts du spectacle qui, il y a peu, fêtait joyeusement ses vingt années d'existence et présentait pendant deux jours quelques-unes de ses réalisations où l'on pouvait voir entre autres deux films de Raoul Ruiz, produits à son initiative, Le professeur Taranne datant de 1986 et le tout récent Vertige de la page blanche.
Conçu dans le cadre d'un stage de direction de comédiens, Le vertige de la page blanche est une aventure étonnante tant par la singularité de son processus de création que par la qualité de sa réalisation. Le travail de Raoul Ruiz y est exemplaire de ce que le cinéma a de plus passionnant et son souci de transmission, sa volonté de mettre le plaisir au centre de sa démarche, ses inventions d'écriture et de jeu y font merveille. Pur bonheur de cinéma, Le vertige de la page blanche est d'`une construction échevelée où mise en abîme et délires surréalistes se répondent en une profusion de scènes saugrenues, drôles et déroutantes. Il est loin de n'être qu'un exercice formel sans chair, ni contenu. Cinéaste des fausses perspectives où les lignes de fuite nous ramènent sans cesse au centre d'un territoire inconnu, Raoul Ruiz dans le Vertige de la page blanche retrouve le chemin des déroutes essentielles. Jouant avec maestria de cette science propre à celui qui s'avance sur un fil de fer tendu au-dessus du vide, il construit son film sur cet équilibre ténu entre rêve et réalité, nous amenant imperceptiblement à avancer le long de cette frontière dangereuse qui sépare la vie de la mort. Prenant prétexte de ce qui se passe quand il nous faut prononcer un jugement, quand impliquer dans un procès, il nous faut être de parti pris, il nous entraîne à revoir cette troublante décision qui est la nôtre, d'être ici et maintenant.
Cinéma des mystères, de ces espaces secrets où se révèle la fragilité de nos certitudes, Le Vertige de la page blanche échappe à la pesanteur d'une philosophie ésotérique par un humour décapant où burlesque et poésie font bon ménage. Non-sens et contre sens loufoques, vérités d'un instant qui explosent en jeu d'artifices, mise en miroir où les illusions sont un moment du vrai, toute cette invention délirante pour miner la réalité ne serait rien si elle n'était portée par le travail des comédiens et le savoir diriger de Ruiz. D'une étonnante unité de jeu, chacun évolue dans cette mise en vertige avec la légèreté des nuages et la pulsion des marées, donnant à cette page blanche une épaisseur qui en dit long sur l'expérience vécue. Ici tout se tient, semble voulu, participe d'un même plaisir jusque dans ces hésitations et ces maladresses qui deviennent nécessaires pour faire de ce film une invitation à jouer sa vie en un pied de nez à la mort des plus réussi.
Pour mieux comprendre ce que cache une telle réussite nous avons rencontré Marie Luce Bonfanti, directrice du Cifas et initiatrice du projet.

Naissance du projet

Marie Luce Bonfanti : En 1986, j'avais été stagiaire comme comédienne lors de la réalisation par Raoul Ruiz du Professeur Taranne. Cette expérience m'était restée comme un moment tout à fait exceptionnel. Devenue directrice du Cifas, j'ai voulu développer des stages de direction d'acteurs et j'ai pensé tout de suite à Ruiz. Je lui ai écrit mais avec un certain doute, pensant qu'il ne répondrait pas. Il a téléphoné le lendemain. Voila pour la naissance du Vertige de la page blanche : le souvenir du Professeur Taranne, l'envie de promouvoir de tels projets et l'homme qui n'a pas changé et qui est toujours partant pour ce type d'aventure. En arrivant à Bruxelles, Ruiz avait une idée très précise de ce qu'il voulait faire pratiquement. Il voulait tourner un film en DV-Cam avec une petite équipe, sans scénario préconçu et en se consacrant essentiellement au travail des comédiens. Sur un peu plus de cent candidatures, il en a retenu une vingtaine après avoir lu et relu avec une attention très grande leur CV. Ce qu'il leur proposait était d'écrire et de tourner ensemble un scénario à partir d'un vague synopsis de trois lignes et qui disait à peu près ceci : un jury de festival de cinéma est en train de délibérer sur un film mettant en scène un jury d'assises qui lui-même délibère sur le cas de militants criminels qui ont exécuté un juge après l'avoir fait passer devant un jury sommaire .

Méthode de travail

M.B : Dès le premier jour, il a coupé la journée en deux. Le matin était consacré à des discussions à bâtons rompus avec les comédiens et les techniciens. Un travail théorique où Ruiz faisait preuve d'un savoir encyclopédique impressionnant et qui touchait à tous les domaines, excepté peut-être celui du cinéma proprement dit. L'après-midi, il tournait les passages qu'il avait écrit le matin même. Tous les jours il se levait à quatre heures et écrivait les séquences du jour. En fin de journée, il visionnait avec tout le monde les séquences tournées. Elles étaient montées en parallèle le jour même. Au début le monteur n'a eu aucune indication. Il recevait les séquences, devait les nettoyer, puis les mettre dans un ordre qu'il jugeait adéquat. Travailler avec Ruiz, c'est accepter le risque de devoir faire des propositions. C'est seulement après quatre jours que le monteur a eu un coup de fil de Ruiz qui lui disait comment il voyait les choses, lui disant par téléphone où couper, ayant le film dans sa tête. A la fin de la première semaine, il avait tourné l'ensemble du film dans une version large. Sur cette base, il a commencé à tourner des scènes supplémentaires ou à changer des scènes dont il n'était pas content et l'histoire a commencé à évoluer.
Au départ il voulait faire un film basé sur une certaine notion de la justice et puis il s'est rendu compte que les comédiens ne répondaient pas directement à son projet. Ils proposaient d'autres histoires et Ruiz en les écoutant s'est lancé dans une écriture improvisée au jour le jour. Chez Ruiz, le moindre incident nourrit le film. Les conversations, les petits faits deviennent la matière même du scénario. A partir d'une proposition d'un comédien ou d'un technicien, il suggère une situation, il la travaille, l'amplifie mais il laisse toujours des ouvertures pour que chacun puisse se laisser aller à ce qu'il est. C'est d'ailleurs sans doute cette liberté qui crée cette étonnante unité de jeu. Je pense que c'est quelqu'un qui ne se censure jamais. Il s'autorise tout et c'est précisément cela aussi qu'il propose à ses comédiens.

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