Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2000
 

Une petite fête de Chris Vander Stappen

12 heures
Aux studios Monev, 59 avenue Schoeckaert, à Sint-Pieter-Leuw. Le ciel est d'un gris uniforme. L'atmosphère a quelque chose de glacé et de mélancolique. Devant moi de vastes entrepôts en béton (trois immenses plateaux) avec des parkings qui leur font face. J'emprunte une allée cimentée qui mène au studio 2. La lumière verte est allumée, j'entre donc en poussant une porte métallique qui se referme dans un claquement sec. Je suis accueilli par Françoise Vercheval qui tapote sur son portable. Bruits de clavier. Un gestionnaire de programmes avec divers symboles est affiché sur l'écran. Un Canadien hilare, un gobelet rempli de coca dans la main droite, me fait grimper des escaliers qui nous mènent à la cantine où l'équipe d' Une petite fête prend son repas.

que faisaient les femmes pendant que les hommes marchaient sur la luneJe tombe dans les bras de Catherine Burniaux, la productrice, de Ricardo Castro, l'ingénieur du son, de Frank Struys, le perchman, et de Chris Van der Stappen, la réalisatrice (et de bien d'autres que vous retrouverez dans le générique, en bas de page). Chris, cheveux à la Jeanne d'Arc, pull noir, pantalon beige, toujours aussi dynamique malgré la minerve qui lui entoure le cou et sur laquelle elle a posé un bandana rouge, tapote le fond d'un paquet de cigarettes dans la paume de sa main et me dit avec un large sourire : "Welcome".
13 heures
"Catherine Burniaux a lu le scénario et s'est battue pour monter le film, nous confie Chris Vander Stappen qui tire une dernière bouffée de cigarette avant de jeter le mégot dans un gobelet en plastique où il s'éteint en grésillant dans le café froid. Pour moi chaque film a un auteur. Il n'y a pas deux catégories, l'une des films d'auteur et l'autre des films destinés au grand public. Chaque auteur a sa catégorie, son public, large ou restreint. Un film, c'est comme un enfant qu'on fait : il y a une décision, une gestation puis il y a toute une éducation, il y a un façonnage, un modelage et puis un moment on le laisse filer, il fait sa vie et rencontre qui il veut. Tout auteur a envie de rencontrer le plus large public qui soit. C'est le fantasme de tous et je pense que pour en parler il faudrait que les réalisateurs soient intimement mêlés aux décisions concernant la communication et la promotion de leurs films. On ne peut pas nous larguer en cours de route et faire n'importe quoi du film. Malheureusement, en Belgique, la promotion des films est complètement négligée. On joue les funambules entre la création et un marché.
Un film, c'est le regard d'un auteur sur son rêve et sur l'histoire qu'il a décidé de raconter. On le porte pendant des années, on l'écrit, on le réécrit, on vit avec lui, on cohabite, il évolue puis il grandit, il nous surprend, il nous étonne, il nous touche, il nous fait rire, il se dessine de plus en plus précisément et puis un jour il rencontre quelqu'un - puisque nous on a besoin d'argent pour notre art - qui a un coup de passion, un coup de tête et qui nous dit qu'il va trouver l'argent pour que le film existe.
13 h30

Tous les jours j'arrive sur le plateau, poursuit la réalisatrice qui prend un paquet de cigarettes, en extrait une, l'allume et sourit. Ses yeux pétillent de malice derrière les verres de ses lunettes à monture noire rectangulaire, je regarde l'équipe, les acteurs, les décors et je me dis c'est incroyable de mobiliser tous ces gens juste parce que j'ai un rêve dans la tête et qu'ils soient venus pour le réaliser avec moi. Ça m'émeut beaucoup. C'est le plus beau cadeau qu'on puisse me faire. C'est une rencontre avec des émotions, des étonnements, des surprises, une rencontre avec son rêve. On a ses petits croquis, son story-board et quelque chose en plus parce qu'il y a un décor, une lumière, des costumes, un maquillage, une incarnation du rêve.
Un film évolue à l'écriture proprement dite du scénario, il évolue - et je le découvre sur les plateaux. On est ouvert à des émotions, à des choses qui se passent. J'adore travailler avec les acteurs d'autant que l'aspect technique des choses est préparé en amont et vu avec l'équipe technique, le cadreur pour les axes, etc. Le matin, on sait ce qu'on vient faire. A partir du moment où les acteurs sont là, maquillés, costumés, où tous ces personnages se mettent à vivre, on est prêt à accueillir le travail de création et d'émotion. Je connais bien le scénario, Je ne demande aux acteurs qu'une chose : c'est de m'étonner, de m'émouvoir, me faire rire, me faire pleurer. C'est comme une petite musique. J'adore le plateau, la préparation, l'écriture, le découpage, le rêve dans le dessin et puis enfin la balade dans le film et la réécriture avec le matériau filmique en montage qui est comme une nouvelle vie, la mise en partition des plans.
J'ai déjà une idée du montage dans la tête. Je n'ai pas envie me couvrir, jamais! J'ai déjà fait des choix et l'énergie du plateau c'est prendre une direction en allant au bout, c'est un travail en profondeur, en relief à l'intérieur même du plan. C'est déjà prémonté en quelque sorte.
La préparation technique permet de n'être là que pour diriger, aider, protéger, baliser les acteurs, les faire aller le plus loin possible et cette énergie-là on ne l'a que lorsqu'on trouve un chemin à parcourir. Il faut que l'acteur sente que quelqu'un a pris une décision de manière à ce qu'il n'ait pas peur d'explorer. Avant de tourner on répète mais surtout on parle énormément. On se raconte tout ce que font les personnages quand ils ne sont pas dans le film. Qui ils sont, le trajet qu'ils font. On explore toutes les facettes de leur personnage. Ces éléments il faut les intégrer et la prise ne peut commencer que lorsque le comédien les a oubliés parce qu'à ce moment-là l'émotion arrive. Je ne veux pas non plus qu'ils aient des maîtrises de comédiens, je veux qu'ils aient des blessures de comédiens, qu'ils les ouvrent dans le personnage. C'est ça qui m'émeut et qui me bouleverse mais je pars à la recherche de l'émotion, que ce soit dans le rire ou les larmes, dans la retenue ou l'explosion, et je pense qu'on ne peut faire ça que lorsqu'on a nourri les comédiens et qu'eux viennent nous nourrir. Parce qu'un comédien doit pouvoir se mettre complètement à nu. Le cinéma pour un acteur tient dans une impudicité absolue. Je suis là pour eux et avec eux et on est dans une intimité totale. Je leur donne tout ce que je peux pour qu'eux-mêmes puissent donner en toute liberté. Ces gens ont un métier, un grand métier, et ce n'est pas très intéressant de savoir d'où ils ont tiré certaines choses qui nous permettent, nous le public, de vivre ça.
14 heures

Séquence 122. Sur le plateau, dans une cuisine (l'arrière-boutique des Kessler), toute la famille est rassemblée sous une banderole de drap blanc suspendue au plafond, sur laquelle est écrit en lettres rouges :"Bienvenue à notre docteur". La télé diffuse les images d'un défilé militaire. La caméra Arriflex 525B 35mm, montée sur une Dolly derrière laquelle Chris Renson cadre la scène, glisse sur les rails dans un travelling latéral partant du fond de la pièce pour se diriger vers Oscar (Christian Crahay), Esther (Hélène Vincent), les parents, ainsi que Sacha (Marie Bunel) et Elisa (Mimi Mathy), leurs deux filles, qu'elle recadre en plan américain pour capter la scène de l'huissier (Frédéric Topart) qui entre dans le champ et se dirige vers Esther pour lui signifier la saisie des biens de la famille. Esther, plutôt remontée que démontée tient un feuille de calendrier en main. Tandis que l'huissier lui lit d'une voix forte un texte: " En vertu des articles 215, 876, 467bis, moi, Anatole Persiflon , huissier de justice, en ce jour du 21 juillet de l'an 1969..." Esther le coupe mais il continue imperturbablement à lire son texte tandis qu'elle lui raconte la blague du calendrier en couvrant sa voix : "Trois copains sont à la piscine. L'un d'entre eux leur explique qu'elle est magique. Il suffit de crier un voeu avant de plonger et il se réalise. Le premier crie "De l'or!", il plonge et tombe dans une piscine remplie d'or. Le second crie "Des nanas!", il plonge dans une piscine remplie de nanas. Le troisième glisse sur une peau de banane et s'exclame "Eh merde!". Rires de la famille tandis que Persiflon remet les papiers dans sa serviette d'un air furieux.
16 heures

"J'ai rencontré Chris il y a des années, elle travaillait dans la pub, moi aussi, souligne Catherine Burniaux qui me regarde dans les yeux, le sourire aux lèvres. Après la création de Banana Films j'ai recroisé Chris et on fait ensemble Tous les papas ne font pas pipi debout, un téléfilm réalisé par Dominique Baron dont elle avait écrit le scénario. Puis elle m'a dit qu'elle souhaitait réaliser un film et on s'est dit qu'on allait commencer par un court métrage. Je me suis aperçue que dès le premier jour de tournage elle avait tout compris. Comme on dit tous ici, sur le tournage : "elle est tombée dedans". Donc on a décidé de faire Une petite fête.
C'est un récit sur les non dits d'une famille. On naît dans une famille et on ne nous apprend pas à aimer. C'est l'histoire de quatre femmes, la grand-mère, la mère et les deux filles. Chacune de ces personnes a un secret. C'est une famille où l'on s'est transmis les yeux bleus et le malheur. Marie qui fait partie de la troisième génération décide de casser cette mécanique, en disant : on arrête! Elle devient le révélateur parce qu'elle en a ras-le bol. Et c'est un peu violent!
Un jour Chris m'a donné trois feuilles du scénario, je me suis emballée et comme j'aime ce que fait Chris je crois énormément en son talent. Elle crée et moi je cherche les moyens pour qu'elle puisse arriver à réaliser. On parle énormément (on est tous les deux très bavardes). On vit la même passion du cinéma ensemble. On se voit avec nos familles et on parle du scénario. Une idée nous vient et Chris l'assimile. On est tout le temps sur nos projets et on passe de l'un à l'autre. On se parle tous les jours au téléphone. On se rend compte qu'en en parlant on fait sortir des choses, qu'elles évoluent. Chris me donne tout à lire et demande très franchement mon avis et puis elle fait autre chose, elle revient et on retravaille. Comme ça on évolue tout le temps. Ce n'est pas du travail, c'est une passion commune. Chris sait très bien ce qu'elle veut mais elle est très à l'écoute des gens et elle prend chez chacun ce qui l'intéresse.
On a eu des difficultés pour monter le film. On s'était dit qu'avec le succès de Ma Vie en rose dont Chris était la scénariste, puis avec un court métrage très maîtrisé qui a remporté des prix ce serait facile. On a tout de suite obtenu un financement au Canada où ils ont été emballés par le scénario, même chose pour la France. Et c'est en Belgique qu'on a eu le plus de problèmes. Alors que le scénario, la réalisatrice, l'équipe sont belges et que le tournage se passe ici. On se retrouve financièrement dans une position minoritaire. Or l'argent donne du pouvoir. On s'est battu pour les chefs de poste, pour le casting. Ce qui est difficile vu le peu d'argent qu'on amène, c'est de garder le contrôle du film, de garder le scénario le plus authentique possible pour que Chris puisse réaliser le film comme elle l'entend. Donc le film est très compliqué à financer ". Son regard devient rêveur, se perd sur une fenêtre assombrie par la lumière du jour finissant qui perce par-delà les branches d'arbres.

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