Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2002
Mots-clés : télévision, rencontre,
 

Ursula Meier

L'évidence d'un savoir faire
A l'origine de Des épaules solides, il y a une commande d'Arte. Arte voulait produire une série à thème ayant pour sujet le masculin-féminin. Elle avait déjà contacté plusieurs réalisateurs chevronnés pour cette collection mais voulait aussi des cinéastes moins connus mais en qui elle croyait. Arte avait demandé à la Télévision Suisse Romande de rentrer en coproduction pour toute la série et celle-ci avait accepté à condition qu'il y ait un film tourné en Suisse par un réalisateur suisse. Et voila comment Des épaules solides a vu le jour.
Un téléfilm dans ces conditions, c'est d'abord un cahier des charges, des contraintes dirons nous. Arte proposait le thème, demandait que les films soient réalisé en vidéo digitale, voulait lire le scénario jusqu'à la dernière version, visionner les rushes, etc. Donc d'un côté je ne pouvais pas délirer comme je voulais mais d'un autre, avoir des contraintes, c'était pas inintéressant, cela vous donne un cadre, des limites et on peut toujours essayer de les dépasser ...

Caméra DV
Donc il fallait tourner en DV. J'ai décidé très vite de travailler avec un petite caméra, question légèreté et proximité. Cette contrainte était importante parce que je me suis prise la tête pour savoir comment faire une fiction avec ce genre de caméra, l'outil ici étant très déterminant dans ta façon d'approcher les choses. Ce qui m'avait frappé en visionnant des téléfilms tournés en dv tenait dans le fait que quand les acteurs sont un peu faux, ils le sont d'avantage en dv qu'en pellicule. La vidéo semble augmenter tous les défauts du jeu et c'est mortel. Je crois que l'usage de la vidéo charrie une vérité, une objectivité (elle a remplacé la super huit dans le style cinéma de famille et est comme investie d'une dimension de vrai que la pellicule n'a pas forcément) dont il faut tenir compte quand tu imagines et écris ta fiction. Tu ne peux pas être faux. Et puis je voulais éviter à tout prix cet autre travers de la dv, celui de filmer n'importe comment en improvisant. Donc l'écriture du scénario a tenu compte de cette dimension dv.
Et cela a donné cette structure très contrôlée au niveau de la caméra et en même temps ces ouvertures comme des lignes de fuite où la caméra un peu comme un coureur peut prendre son envol. Tout ceci a été très voulu et très écrit. Enfin pour en finir avec la dv et ses contraintes, je dois dire qu'elle autorise dans la direction d'acteurs une présence plus grande du réalisateur, en abandonnant un peu cette préoccupation de faire un cadre pour pouvoir entrer d'avantage dans la situation et supprimer les distances. Autrement dit, je me suis mise à intervenir directement durant les prises, en commentant ou en modifiant le jeu des acteurs. J'avais déjà expérimenté cela pendant le tournage de
Tous à table mais avec la vidéo, c'est devenu carrément une façon de mettre en scène. Par exemple, je voyais un changement possible, au lieu de dire couper, j'investissais la scène, j'expliquais ce que j'avais envie et la scène continuait, dans le même mouvement de jeu. Un côté interventionniste mais que j'aime bien parce que plus vivant. Et puis, tourner des corps, c'est aussi faire corps avec eux.

Masculin feminin
 En fait quand Arte m'a proposé de faire un film sur le thème masculin-féminin, j'ai tout de suite voulu faire un film sur le corps. J'ai eu envie de raconter l'histoire d'un corps et d'un corps qui tombe. L'idée à la base du film, c'était l'idée d'une chute. Même si aujourd'hui, c'est devenu aussi l'histoire d'un corps qui trouve son envol, un corps qui accepte enfin le désir et son plaisir, au début j'avais surtout cette image de quelqu'un qui tombe et le film devait raconter cela. Le monde du sport s'est alors imposé à moi comme une évidence. Il est précisément le lieu où les questions de « qu'est ce qu'un corps Féminin »  et « qu'est ce qu'un corps masculin? » se posent d'une façon violente et permanente. On arrête pas de dire aujourd'hui que le féminin est de plus en plus masculin, qu'il n'y a plus de frontières mais si tu pars du sport, tu découvres très vite que ce n'est pas vrai. Le sport c'est sans doute l'endroit où le masculin et le féminin sont le plus séparés, il y a le corps des hommes et il y a le corps des femmes. Adolescente, j'ai fait de l'athlétisme à forte dose. Il y a certainement une relation étroite entre ce que vit mon personnage principal, Sabine, et ma mémoire de ce temps là. M'avait frappé alors combien le corps des hommes servait de modèle au devenir du corps des femmes, combien était fort cet effet de mimétisme qui poussaient les femmes à ressembler aux hommes. Par exemple je me souviens de filles qui faisaient du lancé de poids et qui étaient monstrueuses, une véritable débauche de muscles.
Et un jour je suis rentrée chez moi et j'ai dit que j'arrêtais parce que je ne voulais pas devenir comme ça. À un certain niveau, le sport, c'est mauvais pour toi.
Refus né de l'adolescence sans doute mais aussi prise en compte de ce corps qui progressivement ne t'appartient plus, dont tu es comme dépossédée. C'est pourquoi je voulais aussi parler de l'adolescence dans le film parce que c'est ce moment particulier où ton corps change, se transforme, où ton corps ne t'obéis plus totalement et dans lequel parfois tu te sens enfermer. C'est ce qui arrive à Sabine. De là cette scène par exemple où pour s'entraîner, elle se jette contre un mur rembourré avec cette impression qu'elle va s'éclater le corps, qu'il lui faut comme sortir d'elle-même. Sabine, c'est quelqu'un qui veut maîtriser son corps complètement, qui veut contrôler tout ce qu'elle vit, même son désir pour un jeune coureur et qui bien sûr n'y arrive pas. Et c'est pourquoi à la fin c'est bien son corps qui lui échappe et qu'elle rattrape d'une certaine façon. Et puis ce qui est important aussi dans le monde du sport et sans doute dans le monde en général, c'est qu'on n'admet pas que tu craques, que tu refuses de partir, que tu dises non et que tu tournes le dos à tout ce qui fait ta vie. Dans cet instant critique, il y a beaucoup de non dit et, pour beaucoup, un tel refus est souvent inacceptable parce qu'ils ne savent pas quoi en faire, ni ce qu'il veut dire.

Le corps comme sujet
Bien sûr dans le film il y a cette approche du sport et par extension du monde dont le sport est comme l'illustration mais ce qui me plaît, c'est d'avoir pu suggérer cette réflexion critique sur le monde de la compétition et de la réussite à partir de quelque chose de physique. C'est le corps de Sabine qui parle et, pour se faire, j'ai volontairement gommé toutes scènes psychologiques ou explicatives. C'est une option qui s'est imposée d'elle même. Pour montrer que l'on peut faire les choses autrement, je voulais trouver une façon physique de le dire, qui ne passe pas par des mots et que ce soit un corps qui la porte. C'est comme le personnage de la jeune fille qui saute en hauteur et qui ne parle pas. Elle ne dit pas un mot de tout le film et pourtant elle n'est pas muette. De la même manière, l'histoire de Sabine avance comme cela, dans ses rapports physiques avec les autres en mélangeant des corps qui sont aussi des histoires et des parcours pour en arriver en final à ne plus former qu'un tout, en gardant cette idée d'avoir plusieurs lectures possibles pendant tout le film.
En travaillant essentiellement les corps comme des récits, je voulais faire en sorte qu'il y ait plusieurs lectures possibles, que le film s'ouvre et propose plusieurs pistes, qu'il n'y ait pas qu'une narration linéaire mais plusieurs récits qui autorisent sans cesse un autre point de vue, une autre façon de regarder, qui garantissent des surprises, voire des chocs. C'était risqué d'accord mais faire un film où il n'y a pas de prise de risques, cela ne m'intéresse pas.
Dès le départ, dans le fait même que le film soit une commande, il y avait un risque. C'est excitant car tu dois d'abord comprendre où tu es et puis à partir de là, de ce cadre imposé, des limites qu'il suppose, trouver comment aller où tu veux. La question du « comment je fais » joue sans cesse avec cette notion de limites et de comment en user. Et j'aime ça. Enfin je dois dire que dans le cas d'Arte, une fois la commande bien définie, les règles de la série acceptées, j'ai eu une liberté de réalisation totale.

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