Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Juillet 2012
09/07/2012
 

Val Abraham de Manoel de Oliveira

Le numéro vingt et un de la collection « Côté films » chez Yellow Now vient de paraître. Il propose aux fervents « supporters » du plaisir qu'offre la liturgie du cinéma, un film vu et analysé : Val Abraham de Manoel de Oliveira par Mathias Levin. (1)

L'actrice portugaise Leonor Silveira, en prologue, nous parle d'un réalisateur avec lequel elle a tourné dix-huit films. Parmi eux, le personnage d’Emma Bovary dans Val Abraham.

En 1991, Claude Chabrol réalise l'adaptation de Madame Bovary, le roman de Gustave Flaubert avec Isabelle Huppert. Pour éviter de refaire un film récent, Paulo Branco, le producteur que le bovarysme intéresse depuis longtemps, propose à couverture, du livre Val Abraham Oliveira de tourner sa propre version au Portugal dans la vallée du Douro, grande région viticole. Bien que beaucoup de cinéphiles, après la projection du film au festival de Cannes 1993, aient cru découvrir une version de plus de Madame Bovary, Mathias Levin nous explique que le film n'est pas une illustration du roman. Le film ne reste pas dans la désillusion de l'après révolution de 1848 que nous conte Gustave Flaubert (« Madame Bovary, c'est moi » = la désillusion après l'illusion). Oliveira diversifie l'approche d'un retour à un ordre social bourgeois autour du statut quo. Il ne s'agit donc pas d'un parcours portugais dans une durée historique précise : de la torpeur salazariste bousculée par la Révolution des œillets, elle-même suivie d'un retour au statisme social. Point du tout. Levin nous signale que le réalisateur joue non pas la durée d'un temps linéaire dans une période figée, mais à partir d'une conception d'un temps qui se bouscule et adhère au déphasage et à l'anachronisme, autrement dit qui permet d'introduire une discontinuité dans le temps (ce que l'on peut aussi découvrir dans Non ou la vaine gloire de commander). Le réalisateur portugais est bien trop ironique pour souligner le couple illusion-désillusion à partir d'un temps limité. Mais surtout, comme l'écrit Levin : « Etre contemporain, c'est refuser la soumission au temps linéaire ou chronologique comme aux modes d'une saison ou d'une période limitée. » (2)
L'intérêt du réalisateur portugais qui s'intéresse au bovarysme est de faire une présentation du pouvoir de l'illusion. Il fait jouer Emma adolescente et jeune par Cécile Sanz de Alba et par Leonor Silveira. Une sorte de jeunesse illimitée de femmes qui ne cessent de se regarder dans le miroir d'un temps figé. Emma est interprétée et incarnée par deux actrices pour nous faire respirer l'écart et la fascination de soi par rapport à notre double. L'autre n'est-il qu'une projection de soi-même ? Cette singularité de la mise en scène de Don Manoel peut se comparer à celle que Luis Buel proposait dans Cet obscur objet de désir (d'après La femme et le pantin, le roman de Pierre Louÿs). Le réalisateur espagnol montre la sensuelle Conchita dans une alternance entre Carole Bouquet et Angelica Molina.
Il y a plein d'autres propositions, sur la perte liée au passage du temps, sur l'art, signalons deux sections d'arrêts sur images. Dans l'une d'entre elle, le parallèle entre des plans de Cet obscur objet du désir et Val d'Abraham.


(1) Nous avons parlé du livre de Mathias Levin La Parole et le lieu consacré à Manoel de Oliveira, webzine de Cinergie d'octobre 2009.
(2) Le contemporain est l'inactuel. Comme l'a souligné Giorgio Agamben : « Celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui ni n'adhère à ses prétentions, et ne se définit, en ce sens, comme inactuel ; mais précisément pour cette raison, précisément par cet écart et cet anachronisme, il est plus apte que les autres à percevoir et saisir son temps ». Qu'est-ce que le contemporain ?, éditions Rivages-poche.
http://dpea-archi.philo.over-blog.com/article-giorgio-agamben-qu-est-ce-que-le-contemporain-61190217.html
Val Abraham de Manoel de Oliveira par Mathias Levin, éditions Yellow Now, Côté films.

 

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