Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Avril 2014
 

Texte Lauréat du Concours des Jeunes Critiques / Vijay and I

Vijay et moi, ou quand Garbarski filme à l’indienne
Ah qu’il est fantastique ce cinéma belge. Toujours prêt à ouvrir ses frontières et à apporter son originalité là où on ne l’attend pas. Trois ans après Mister Nobody, c’est un autre Belge, Sam Garbarski, qui retrouve une dimension internationale avec Vijay and I, tout juste nominé pour le prix du meilleur scénario au Magritte 2014. Un film audacieux et surréaliste qui prend New York comme décor et fait renaître Patricia Arquette.

Vijay and I, disons le d’emblée, c’est un peu comme si Madame Doubtfire avait croisé Borat sur le chemin de Bollywood, avec beaucoup de fantaisie et un zeste de comédie façon Woody Allen. Le tout agrémenté du fantasme absolu de beaucoup d’entre nous... Qu’arriverait-il si l’on pouvait assister à notre propre enterrement ? Quelle serait l’attitude de ceux qui nous ont aimés (ou du moins l’ont laissé croire) ? C’est ce que va découvrir Will Wilder (Moritz Bleitbreu), acteur à la gloire passée devenu coqueluche, malgré lui, des enfants à travers son rôle de Bunny la Poisse, gros lapin vert aussi affreux qu’idiot. Côté privé, rien de plus palpitant, sa femme Julia fait matelas à part et sa fille le prend pour un loser. Point culminant de ce naufrage personnel, le jour de ses quarante ans, un vendredi 13, Will est oublié, même par ses proches. Le petit-déjeuner est asocial. Sa journée de travail suit le même chemin, tout l’insupporte dans ce calvaire. Comble de l’ironie : on lui vole sa voiture, son seul moyen de fuite. Démoli par le sort qui s’acharne, Will trouve réconfort chez son meilleur ami Rad. C’est là que l’acteur apprend sa propre mort, dans un accident de voiture. Un quiproquo, mieux, une opportunité de changer de vie ; de se travestir, turban sikh et barbe postiche comme alliés, et de devenir le charismatique banquier Vijay Singh. Alter ego qui va assister à ses propres funérailles, se faire aimer et même reconquérir Julia. Attention, interdiction de prendre le film de court, tant le générique animé du début est fantastique (on n’est pas loin d’Attrape-moi si tu peux ou La panthère rose) et raconte, en fait, la vie du héros avant les événements traités dans le film, sur fond de musique jazzy. Pareil générique est aussi rare que charmant, petit bijou poli par le collectif belge Salut ça va. Autant le dire, Vijay and I est un bon film, atypique mais terriblement attachant. Le pitch, original et décapant, a été écrit à six mains par Garbarski avec l’incontournable Philippe Blasband (Tango Libre, Les émotifs anonymes) et Matthew Robbins (étonnant de retrouver ici le réalisateur du culte Miracle sur la 8e rue). Sam Garbarski, avec toute sa maîtrise de l’art publicitaire, sort des sentiers battus (comme il l’a fait avec ses quatre précédents films) et propose une œuvre fraîche et légère, loin des sirènes du potache tendance en jouant sur le comique de situation. À l’affiche de ce casting exceptionnel, Moritz Bleitbreu, méconnu chez nous mais véritable institution chez nos voisins allemands, livre une prestation marquante dans ce double-rôle improbable. Patricia Arquette, malgré son absence des grands écrans ces dernières années, est en forme dans le rôle de la veuve (pas si éplorée que ça) et de la psychologue redoutable (livrant une scène d’anthologie en apprenant à un couple à s’insulter). Un couple porté par une galerie de seconds rôles caustiques, à l’instar de Danny Pudi (célèbre pour son rôle dans la série Community) hilarant en restaurateur formant des faux serveurs indiens (accent à l’appui) ou le tout aussi excellent Michael Imperioli (lui aussi recruté de la série Les Sopranos) en agent totalement vénal et séducteur. Sans oublier la révélation du talent de la très jeune Catherine Missal en fille de Will totalement tyrannique. Une fine équipe qui remporte rapidement l’adhésion. Cependant, Vijay and I ne convainc pas totalement. Tous les éléments étaient là pour donner un grand film et le résultat se révèle finalement honnête ; Sam Garbarski a fait son boulot, mais il reste un peu trop sage. Le scénario promettait pourtant son lot d’excentricités, mais finit par manquer de folies et d’un peu de peps, de rythme. Aussi, pas d’hilarité générale, mais on se surprend de nombreuses fois à sourire. Tout en nous imposant une part de réflexion pas si anodine sur l’intérêt d’une « résurrection » avant même de mourir, une remise en question. Au final, on sort de la séance heureux, conscient d’avoir pris une bonne bouffée d’air frais et par les temps qui courent, briser le signe (sikh ?) indien, ce n’est déjà pas si mal !

commentaires propulsé par Disqus