Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2002
 

Vincent Lannoo à propos de Strass

Sans Paillette !

Un an après sa présentation officielle au Festival du film francophone de Namur 2001, Strass, premier long métrage de Vincent Lannoo, agite enfin ses images sur les écrans blancs de nos salles obscures. 
Entre-temps, le film a fait le tour du monde des festivals et connaît une carrière commerciale, en France et au Canada notamment. Chez nous, c'est timidement que les professionnels emboîtent le pas, sans risques inutiles et l'oeil braqué sur ce qui se passe à l'étranger. On peut donc craindre une sortie trop discrète pour ce faux reportage réalisé selon les règles du Dogme, qui est en même temps une comédie féroce sur les rapports de pouvoir et une satire acerbe de la société du spectacle. Ce serait dommage.
Cela fait un an que Cinergie vous le répète, on a apprécié Strass et il serait consternant de constater une fois de plus à cette occasion le manque de foi des Belges dans leur cinéma. Autant pour votre plaisir que pour ne pas vous prendre la honte dans les salons cet automne, ne ratez pas Strass. Nous prenons les paris : Vincent Lannoo est l'un de nos jeunes cinéastes dont on reparlera encore beaucoup et longtemps. Nous lui avons demandé d'évoquer pour vous son étrange pellicule.

La démarche

Cinergie : Après ton court J'adore le cinéma, on retrouve dans Strass une même démarche d'interrogation sur le sens de ce que tu fais : qu'est-ce que faire du cinéma ? Quel impact l'image peut avoir sur les gens, non seulement sur le spectateur mais aussi sur les participants au tournage ? Cinéma réalité, manipulation, fiction... ?
Vincent Lannoo: C'est pour moi une préoccupation fondamentale à l'entame de mon métier. Avant de faire autre chose, je dois d'abord me poser ces questions. Dans Strass, on joue avec cette interrogation, avec l'ambiguïté réalité-fiction, pour susciter la réflexion du spectateur. Cela dit, je n'apporte rien. Nous n'étions pas nés que le débat existait déjà.

C : Pourtant, dans un monde submergé d'images, on a l'impression que plus personne ne s'interroge sur le sens, la vraie nature de ces images ?
V. L. : Je ne le crois pas. En fait, les gens que j'ai rencontrés après les projections me posaient souvent la question de la démarche. Je me suis rendu compte qu'ils n'ont pas vraiment un rapport au premier degré avec l'image qu'on leur présente. Aux Etats-Unis plus encore qu'en Europe, et davantage chez les jeunes, il y a le plus souvent un réflexe de recul critique pour tenter d'apprécier la réalité de ce qui est montré. Quand on a projeté le film à Montréal, les gens ne s'y sont pas laissé prendre une seconde. Ils ont tout de suite vu le côté second degré et ils ont hurlé de rire du début à la fin. J'adore cela, c'est la proposition de départ. Même réaction chez les New Yorkais, ce qui nous a beaucoup étonnés. Un peu moins en Europe. C'est vrai aussi que chez de nombreux spectateurs, le doute plane encore: Est-ce réel ?

C : Pourtant, au début du film, un avertissement dissipe toute équivoque : « Ce film est une fiction. Toute ressemblance avec un personnage existant serait, mais alors, une pure coïncidence. » Vous insistez ?
V .L. : Toujours par jeu. Paradoxalement, plus on insiste, plus le doute plane. Aussi parce que le film est basé sur des témoignages de jeunes comédiens qui m'ont parlé des écoles de théâtre. Il y a quand même une accroche de réalité.

C : Donc, les gens comme Pierre existent ?
V .L. : Et pas seulement dans le milieu du théâtre, ils existent partout. L'avertissement forcé du début, c'est aussi un message aux spectateurs : « Attention ! Demandons-nous si, nous aussi, nous ne sommes pas, peu ou prou, comme cela. » On essaye de susciter une réflexion : quand je suis en situation de pouvoir, à partir de quel moment est-ce que je risque d'en abuser ? Question importante que tout le monde devrait se poser. Moi-même, par exemple, sur un tournage, je dois me dire : attention à ce que je fais avec tel comédien, est-ce que je le protège assez par rapport au pouvoir que j'ai sur lui ? C'est une question déjà évoquée dans C'est arrivé près de chez vous, d'ailleurs.

C : Justement, que ce soit au niveau formel (le faux reportage vérité) ou même sur le fond (le rôle de l'équipe de tournage, la personnalité charismatique du personnage qu'elle suit,...), c'est une comparaison qu'on ne manquera pas de vous faire. S'il n'y avait pas eu C'est arrivé près de chez vous, aurais-tu osé écrire, tourner, présenter Strass de cette manière ?
V. L. :
La seule chose que je peux répondre, c'est que si mon père n'avait pas rencontré ma mère, je ne serais pas là. C'est arrivé près de chez vous nous a donnés du courage. Parce que Strass a été tourné un peu dans les mêmes conditions. On n'avait pas un balle et, comme eux, on ne pensait pas tourner ce film pour le sortir en salles, mais plutôt comme une carte de visite. Et comme je l'aime beaucoup, j'ai fait de nombreux clins d'oeil à C'est arrivé... Mais je n'ai pas envie de souffrir de la comparaison. Ce n'est pas du tout le même film. Et C'est arrivé près de chez vous a dix ans, nous on est là aujourd'hui.

Le Dogme

C : Le film porte l'étiquette Dogme n°20. Tu as donc souscrit à la charte de Lars Von Trier ?
V. L. :
J'ai découvert les Idiots au moment où je faisais mon mémoire de fin d'études sur la vidéo au cinéma. J'ai aussi vu Festen, j'ai étudié la charte du Dogme, vu comment il s'y prenaient et j'ai eu très envie de faire un film Dogme. D'abord parce qu'il n'y a plus eu de mouvements comme cela au cinéma depuis longtemps. C'est aussi une mouvance d'ampleur mondiale. Il y a des films Dogme américains, français, espagnols, portugais,... C'est très intéressant. Et puis, c'est défendre une sorte d'anti-formalisation du cinéma et faire autre chose. Enfin, sans moyens, le minimalisme au niveau technique me permettait de me concentrer sur le jeu des acteurs sans avoir à trop me casser la tête avec d'autres contraintes. 

C : Et tu as respecté la charte à la lettre puisque tu as obtenu ce fameux certificat ?
V. L. :
En fait, tu as le certificat avant de faire le film. C'est un peu comme à l'église : tu ne dois pas mener une vie de saint avant d'être reconnu chrétien. En devenant chrétien, tu souscris à une profession de foi à laquelle tu tentes de te conformer le mieux possible. J'ai donc signé une profession de foi, puis j'ai fait mon film, dans lequel j'ai commis quelques péchés que j'ai confessés. Celui qui prétendrait faire du Dogme sans le faire se ferait tout de suite griller. La profession, les critiques en parleraient. L'important, c'est l'honnêteté, l'esprit plus que la forme.

Le travail avec les acteurs

C : Strass est un film très écrit mais qui laisse aussi la place à l'improvisation, au jeu d'acteurs.
V. L. :
Il a aussi été écrit grâce à l'improvisation. Il y avait un canevas : j'apportais une scène avec, au minimum, un début et une fin, une réplique clé à dire à tel ou tel endroit. Ensuite, on répétait la scène avec les comédiens, on essayait, on improvisait, et puis le soir, je rentrais à la maison riche de tout ce travail et je récrivais la scène. Le résultat donne l'impression d'un très grand naturel. D'abord parce que c'est écrit dans le mouvement. Ensuite, les comédiens ont l'impression de pouvoir être comme ils sont réellement, sans être contraints par un texte.
Il y avait toutefois une restriction à ce droit d'être eux-mêmes: les comédiens ne connaissaient pas l'histoire. Sur le tournage, certains sont venus me voir en me disant : on veut savoir où on va, ce qu'on tourne , la scène avant, la scène après, etc. J'ai répondu : je ne veux pas que vous sachiez, mais que vous écoutiez. Si je vous dis que pour telle scène, vous êtes triste, c'est que vous avez une raison d'être triste.
Cela correspond vraiment au travail sur le naturel. Les comédiens donnent ce qu'ils sont, eux-mêmes au maximum, et avec cela et le scénario, au montage, on en fait des personnages. Si je te mets dans une histoire, je peux faire de toi un salaud, dans une autre, un type pour lequel tout le monde pleurera parce qu'il est triste, ou un comique... Cela dépend du scénario. Depardieu, par exemple, joue toujours de la même manière, et en même temps, il est dans des histoires.

C : Il y a quand même quelqu'un qui devait en savoir un peu plus ?
V. L. :
Le comédien qui joue Pierre ? Non, pas vraiment. J'ai même envie de dire que c'est pour lui que le naturel était le plus important. On a fondé la bande annonce là dessus. Une photo de Pierre, une vieille photo d'identité, part de très loin et s'approche de nous. Une voix off dit : cet homme a joué dans un film qui s'appelle Strass, et depuis, il a des problèmes. Il a évité des agressions, des attentats, etc., parce qu'on croit que ce film est la réalité. On finit par supplier le spectateur de laisser Pierre tranquille en rappelant que le film est une fiction. Et même pour des gens qui connaissent le comédien, il y a parfois des amalgames qui se font. Pierre dans le film ressemble tellement à Pierre dans la vie, et cependant.... Il s'exprime de la même manière, mais ce n'est pas un pervers, un mec qui profite de son pouvoir pour tripoter les filles. Ce n'est pas un salaud profond, il a des côtés maladroits... Et ce n'est pas le même colérique. Dans le film, il gueule tout le temps ; dans la vie, je l'ai entendu gueuler une fois et ce n'était pas sur moi. En réalité, Pierre a fait ce que je lui demandais.

C : À propos de Pierre dans le film, à un moment, il explique que sa mère était prostituée à Anvers et qu'elle est morte. Par la suite, on le voit rendre visite à sa mère qui vit normalement dans un petit appartement.
V. L. :
Bien entendu, c'est un truc que Pierre utilise pour asseoir son pouvoir sur sa classe. À un moment où il est dans une situation un peu délicate, il invente cette histoire de mère maudite. Outre le petit clin d'oeil personnel au Doisnel des 400 coups, ce qui m'intéressait, c'était de voir jusqu'où le personnage pouvait pousser l'abjection pour affermir son influence. C'est étonnant que vous me parliez de cette scène, j'ai été marqué par la manière dont les spectateurs y ont réagi. Certains l'ont mal accueillie parce qu'ils avaient envie de croire à l'histoire de Pierre. Elle les aidait à comprendre le personnage, cette scène les dérange. D'autres, au contraire, cernent Pierre à cause de la rencontre avec sa mère et du mensonge mis à nu.
J'adore le cinéma

C : Dans Strass, on retrouve de nombreux éléments déjà remarqués dans tes courts métrages, notamment J'adore le cinéma. Pas seulement une manière de traiter le sujet, un ton, mais encore un côté décalé par rapport à la réalité de la société, une façon de relativiser. Un peu comme si tu voulais te créer un ton ou un style qui te soit personnel, relié à un courant contemporain, d'ailleurs proche du Dogme, comme Kevin Smith dans Clerks ou Thomas Vinterberg dans Festen ?
V. L. :
Ce que tu me dis est très gentil et c'est en même temps une horreur, car la dernière chose dont j'ai envie est de me retrouver ainsi catalogué. J'ai envie de faire des choses très différentes au cinéma. Je travaille d'ailleurs sur un projet de film de genre, anti-Dogme, complètement à l'opposé de Strass. Pour le moment, je construis avec les outils que j'ai, après on verra, mais si tu veux savoir le film que j'ai envie de faire, c'est la suite de E.T. Sans rire. Dans mes cinéastes de référence, il y a Truffaut, Spielberg, Allen,... mais mes modèles sont plutôt américains.

C : Tu utilises quand même un fil rouge entre Strass et J'adore le cinéma. C'est le personnage de Léopold Gaétan.
V. L. :
Dans ma carrière, je ne veux pas faire la même chose. Par contre, j'essaie de construire entre mes films une famille de personnes avec lesquels je me sente bien et avec qui j'aie envie de cheminer. Gaétan Bevernage est de ceux là. C'est lui qui a inventé Léopold Gaétan. Faire une star de ce personnage décalé, chevelu, barbu, un peu bûcheron, nous amusait beaucoup. Dans J'adore le cinéma, la photo que Georges, le réalisateur, a chez lui, c'est cette même photo devant laquelle se prosternent tous les matins les élèves de Strass. C'est aussi très Dogme, cette idée de récupérer quelque chose qui existait déjà pour le réutiliser et ne pas devoir recréer (sourire).

C : On sent là un élément extrêmement important dans la manière dont tu travailles : le plaisir. Tu t'amuses toi-même tout en restant complice de tes comédiens et de tes spectateurs.
V. L. :
C'est aussi pour cela qu'on a produit ce film nous-mêmes. Je voulais un film libre, sans personne qui vienne me dire : ne fais pas ceci, il vaut mieux pas, ou alors soit prudent, etc. Ainsi, il y a des longueurs dans le film, j'en suis parfaitement conscient. Mais ces longueurs en font partie intégrante. Je pense notamment une scène où je me suis vraiment fait plaisir, dans laquelle Pierre se fait engueuler par Jérôme, un de ses étudiants. Elle est un peu trop longue mais j'adore la performance de Jérôme, donc je l'ai gardée. J'ai été très clair dès le départ pour dire que le plaisir est un des éléments constitutifs du film. De toute façon, cela ne me coûte pas un balle, juste du temps et de l'énergie. Alors pourquoi pas ?

commentaires propulsé par Disqus