Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2005
01/11/2005
Mots-clés : Dossier numérique,
 

Vincent Lannoo et Carlo Ferrante - Ordinary Man

Après un premier long-métrage, Strass, dans la droite ligne de son court J’adore le cinéma, Vincent Lannoo nous revient avec un second long très différent. Ici, plus de pseudo documentaire ou de docu-fiction, mais un travail de structure plus classique, presque linéaire. Un thriller épuré, à l’européenne, plus proche de l’esprit de Dominik Moll que de Joël Schumacher.

" Je ne voulais pas de ce rapport un peu puéril à la violence qui nous est habituellement offert par les productions américaines", explique le réalisateur. "Pas davantage un film consolatoire avec un héros bodybuildé qui vient sauver le monde. Je joue plutôt avec la mauvaise conscience des spectateurs".

Vincent Lannoo sur le tournage de Ordinary Man

Ordinary Man sortira en salles fin novembre, après avoir été présenté en avant-première aux festivals de Bruxelles, de Montréal et de San Sebastian. Il s’en dégage une atmosphère étrange, dérangeante qui interpellera certainement plus d’un spectateur.

Cinergie est parti à la rencontre du réalisateur et de son interprète principal, Carlo Ferrante, pour qu’ils s’en expliquent.

Ordinary Man, c'est l’histoire de Georges. Un type tout ce qu’il y a de plus banal (commerçant dans une petite ville de province, père de famille sans histoires, avec une Mercedes, pas du dernier modèle, mais encore très bien, et un petit pavillon de chasse à la campagne) qui, un soir, sur la route, fait une connerie. Sans doute fatigué, submergé par le stress, il entre dans une rage démente contre un automobiliste indélicat (à ses yeux), le prend en chasse et, finalement le tue. Mais il y a un témoin : la femme de l’automobiliste. Georges n’a d’autres choix que de la séquestrer pour l’empêcher de parler. Une situation intenable à terme, mais à laquelle Georges n’entrevoit pourtant pas d’issue. Il tente donc de la gérer au jour le jour en bon bricoleur qu’il est. Ce qui va inévitablement provoquer pour lui et son entourage des conséquences qui finiront par se révéler dramatiques. Comme l’explique Carlo Ferrante, interprète principal : " C'est comme si cette personne était amenée, par le hasard des choses, à s'introspecter, mais le problème est qu’il est contraint de le faire dans un laps de temps relativement court. Donc, il ne fait pas les meilleurs choix. Dans un premier temps, c'est un homme qui agit. Finalement, comme la séquestration perdure, il est amené à affronter un point de sa personnalité qu'il n'a jamais trop voulu toucher: ses émotions. Et forcément, à ce moment-là, la tempête intérieure est la plus forte. C’est un personnage en évolution. Quand à savoir si c'est la juste ou la bonne évolution...".

"Ce qui m'intéressait au moment où j'écrivais le film", explique Vincent Lannoo,"c'était de montrer comment un homme ordinaire, même extrêmement gentil, peut devenir un monstre parce qu'il dérape un jour et franchit la ligne rouge. Chacun de nous a en lui un, voire des monstres. C'est important de le savoir, d'y réfléchir. Je me rends compte aujourd'hui que le film porte aussi une vraie réflexion sociale. Il est le reflet d'une certaine paranoïa de la société belge depuis les «affaires» graves et tristes que nous avons connues. On a peur de l’homme ordinaire qui peut cacher en lui un monstre innommable. Quels sont les parents qui ne sont pas obligés de faire constamment un travail sur eux-mêmes pour ne pas se laisser submerger par leur peur pour leurs enfants. Il y a une réflexion importante à mener, et dans cette réflexion, on pourra se rassurer. Et Carlo Ferrante renchérit: "Je trouve ce scénario très intelligent. Une mise en abyme dans un contexte de violence, de domination et de soumission. Par rapport à ce qu'on vient de vivre en Belgique, c'est un bel exutoire à la façon des idées noires de Franquin. J'aime bien cette manière de parler de la violence gratuite qu'on voit ou qu'on subit tous les jours."

Tournage de Ordinary man de Vincent Lannoo

Ordinary Man dresse aussi le constat d'un autre mal bien belge : la dictature du paraître. Il se passe dans une petite ville où tout le monde a l'œil sur tout le monde. L’important est de sauver les apparences, et si Georges en arrive aux errements qu’il commet, c'est justement parce qu’il ne faut pas que les autres soupçonnent la vérité. Une scène révélatrice à cet égard est interprétée par Olivier Gourmet, qui joue un curé qui, au cours de la messe de Noël, se fend d’un sermon inquisiteur en s’adressant à des fidèles qu’on connaît presque tous à ce moment du film, et dont nous savons qu'ils ne sont pas très nets, qu’ils sont là pour se montrer, pour préserver les apparences.Vincent assume : "De nouveau un film sur l'hypocrisie mais c'est un sujet auquel je tiens." Carlo Ferrante, lui, met l’accent sur l’aspect familial de ce drame social. "Il y a cette idée que cela peut arriver dans une famille tout à fait normale. J'ai entendu beaucoup de cas de gens comme cela qui ont basculé. Des directeurs d'agences bancaires qui sont partis avec la caisse après avoir flingué toute leur famille. Je trouve que c'était intéressant de mettre cela en avant. J’avais envie d'accrocher ce vécu d'une famille à qui quelque chose d'aussi horrible peut arriver. Cela m'intéressait de me dire que, dans le fond, cela pourrait nous arriver à tous. Cela fait un peu peur, et il vaut mieux ne pas se projeter dans cette idée, sinon, on commence à angoisser. D'autant que, dans cette fiction, on utilise ma vraie famille.

"Tourné dans le village d'où est originaire le chef opérateur Gilles Bissot, avec son épouse comme actrice principale, le film est, en effet, très familial. Le magasin de meubles où sont placées quelques scènes clés est le magasin du père de Gilles. Le montage est l’uvre de la propre femme de Vincent Lanoo. Carlo Ferrante tient le rôle principal en compagnie de sa femme et de sa fille qui jouent son épouse et son enfant dans le film. Sans que ce soit pour autant un film d'amateurs. Tous sont expérimentés dans leur branche. Même la fille de Carlo a déjà plusieurs expériences théâtrales. Le réalisateur ne fait pas mystère de ses raisons: " Je suis quelqu'un qui a un besoin viscéral de travailler, et donc de faire des films, puisque c'est mon métier. Cela voulait dire faire un film avec peu d'argent et tant qu'à faire, la moindre des choses, c'est que je sois libre d’écrire et de tourner ce que je veux. Le contexte des familles (au sens élargi du terme) est parfait pour cela, parce qu’il permet d'être avec des amis dans un contexte connu et de poursuivre son désir. Une liberté essentielle pour moi dans ce cadre."

Pour Carlo, cela voulait dire donner la réplique à sa fille et à son épouse. Une femme qui joue un personnage en totale opposition avec lui, puisqu’ils interprètent un couple en pleine déliquescence. Difficile? "Quand le couple se passe bien dans la réalité, ce qui est notre cas pour le moment, c'est plus facile de s'amuser à être complètement décalé dans une relation qui ne fonctionne plus du tout, dans un dialogue qui n'existe pas. Et puis, on a quand même joué plusieurs pièces en commun, on a l'habitude de ce fonctionnement comme collègues. Et par rapport à ma petite fille, j'avais déjà joué avec elle au théâtre, mais c'est la première fois qu'on était ensemble au cinéma et c'est vraiment très gai. On s'était dit que quand il y avait des scènes difficiles entre nous, on s'embrasserait juste après pour bien faire la part des choses entre le film et la réalité. Et donc, c'était très jubilatoire à faire". Quant à la femme de Carlo, et donc de Georges, c'est une flamande qui, dans le film, se sent un peu isolée dans ce village de la Gaume profonde. "C'était écrit comme cela dès le départ" précise Vincent. "Parce que je pense que dans ce pays, c'est important de mêler les deux cultures et de montrer à la fois cette union et cette opposition qu'on vit constamment et qui correspond à l'idée du film, cette espèce d'ambivalence de nos caractères. Cette différence de langue et de culture joue un grand rôle dans leur séparation; alors qu’en même temps, c'est probablement cette différence culturelle qui les a réuni, voici quelque temps." Jolie symbolique pour la Belgique d’aujourd’hui.  

Le film est évidemment centré sur la relation entre Georges et Christine, son otage. L'évolution subtile des rapports entre ces deux-là est une des grandes qualités du scénario. Deux personnages accolés l'un à l'autre par la force des choses et qui vont, petit à petit, dépasser le stade des émotions primaires, pour se regarder et se découvrir l'un l'autre jusqu'à ce final, en forme de syndrome de Stockholm, que nous ne dévoilerons pas, mais qui laisse perplexe. Ne peut-on pas y voir sinon l'apologie d'une certaine violence masculine, à tout le moins le constat d'une attirance trouble de cette femme pour son ravisseur qui lui a fait subir d'horribles avanies? Interrogé sur ce point, le scénariste réalisateur se défend avec énergie. "Ça, c'est une lecture de mec, qui fait de mes personnages des archétypes. Les femmes, elles, voient cela tout autrement. Elles réagissent par rapport à un personnage. Les femmes aiment le personnage de Georges, parce qu'il est assez féminin, gentil, un homme dominé par sa femme. Et par rapport à Christine, elles n'ont qu'une envie, c'est qu'ils s'aiment à la fin. Elles n'ont guère d'espoir que cela arrive jamais, parce qu'on est dans l'anti conte de fées, mais... et si quand même cela pouvait arriver? Et c'est cela que je leur offre. Cela n'a rien d'anti féministe. Dans ce film, c'est l'homme qui est ridicule, c'est le curé, c'est le flic... C'est un film qui se moque de l'homme du début à la fin. Quant à Christine, c'est elle qui prend son destin en main, c'est elle qui décide de la fin du film."Un argumentaire qui, soit dit en passant, ne nous convainc qu'à demi, mais bon...

Georges quant à lui, n'est pas un personnage facile avec son côté "Monsieur tout le monde" un peu paumé et plutôt sympathique, et une face, monstrueuse, difficilement acceptable. "L'intéressant pour l'acteur", explique Carlo, "c'est la superposition de ces deux aspects. Le plus dur était de faire en sorte que le spectateur s'identifie à mon personnage, alors que normalement, on ne peut pas s'identifier à quelqu'un comme cela. Essayer de provoquer chez le spectateur ce fameux questionnement «Pourquoi je m'identifie à quelqu'un qui n'est pas politiquement correct, qui tue des gens? Et, jusqu'où peut on excuser les actes ou la folie de quelqu'un?» Avoir cette espèce d'équilibre juste. Je trouve qu'il y a une belle sobriété dans le film qui fait que ces mariages se mettent bien ensemble et que cela fonctionne. Moi, en tous cas, j'y crois vraiment." Situé au cœur de l'automne et de l'hiver, le film avance sur un tempo plutôt posé, avec cette lumière grisâtre que nous connaissons bien dans nos ciels si bas. Une lumière qui, selon l'expression de Vincent Lanoo "baigne le film d'une atmosphère tendue, semblable à une espèce de barre, de tête lourde. Comme quand on se lève le matin avec une légère gueule de bois. Cette lumière correspond à ce que je ressens par rapport au film et la réflexion qu'il suppose : la grisaille dans la tête".

Juste trois scènes plus fortes : une au début (le meurtre), une à la fin (encore... bon!) et une au milieu. Dans laquelle Georges, en bon bricoleur, arrache les cordes vocales de sa victime dans son cabanon de chasse. Une scène difficilement soutenable pour de nombreux spectateurs, mais que son réalisateur juge essentielle au film. "On ne montre rien, on suggère. La scène est insoutenable parce que, scénaristiquement, elle est installée depuis un quart d'heure pendant lequel le spectateur balance, se demandant si Georges va ou non le faire. Je ne dis pas que cette scène n'est pas dérangeante. Au contraire, je m'amuse à faire une scène choquante, c'est le genre du film. Dans un thriller, il faut qu'il y ait des scènes qui fonctionnent au niveau du ventre. Celle-ci est indispensable au personnage. On a quelqu'un de gentil qui a tué un homme et qui se retrouve avec la femme de ce type sur les bras. Il a un problème et, pour le résoudre, il doit faire quelque chose de monstrueux. C'est important qu'il fasse cette chose monstrueuse. Il faut que ce soit fort. Le reste ne l'est pas assez. Je pense que visuellement, cela doit marquer. Et puis, il y a de l'humour dans cette scène. Il ne supporte pas la vue du sang, il s'évanouit. Pour pouvoir y arriver, il est obligé de fumer un joint que son copain, le policier du village, lui a donné. Et à la fin, il félicite la fille pour son courage ... Noir, j'en conviens, mais de l'humour. Quant à la vraisemblance, cette scène a été écrite avec la complicité d'une amie médecin."

Vincent Lannoo sur le tournage de Ordinary Man

Ordinary Man révèle une autre facette du scénariste et réalisateur Vincent Lannoo. D'aucuns l'y jugeront sans doute moins à l'aise que dans ses films précédents, mais malgré d'évidentes maladresses et quelques petits couacs qui grippent un peu la belle mécanique de l'histoire et l'empêche de fonctionner comme elle le devrait, les qualités du film méritent de retenir l'attention : le soin apporté à l'écriture des personnages principaux et de leur relation, la très belle interprétation de ceux-ci, la qualité de l'image et du son, et le courage, comme toujours chez Lannoo, de se lancer sur des sujets forts, pertinents, qui touchent et qui dérangent. Comme le dit, pour conclure, Carlo Ferrante: "Peut-être, on peut rêver, ce film tirera-t-il en nous une forme de sonnette d'alarme au moment où surgit une pulsion de violence incontrôlable. Qu'on puisse se dire: «Je ne veux pas devenir comme Georges». Et qu'il servira comme une sorte de tampon pour nous empêcher de basculer dans le côté noir de nos vies".

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