Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
octobre 2008
12/10/2008
 

Vinyan de Fabrice du Welz

Voyage au bout de l’enfer 


Jeanne (Emmanuelle Béart) et Paul (Rufus Sewell) ont perdu leur fils Joshua lors du tsunami de 2005. Incapables de faire leur deuil, ils sont restés en Thaïlande. Le corps de l’enfant n’ayant pas été retrouvé, ils s’accrochent à cet ultime espoir. Jeanne se persuade que l’enfant a été kidnappé lors de la catastrophe et qu’il est encore en vie. Paul lui, est plus sceptique. Lors d’une soirée caritative, Jeanne croit reconnaître Joshua dans une vidéo tournée sur les lieux du drame. Le couple va s’embarquer dans une quête qui les plongera au fin fond de la jungle tropicale, au sein d’un royaume surnaturel où le monde des morts et celui des vivants cohabitent… Un voyage aux frontières de la folie et une incroyable dépiction d'un amour maternel sans limites...

Extrait de Vinyan de Fabrice du WelzCe genre d’expérience s’appelle « immersion », une immersion profonde, totale, éprouvante... Notre ami Fabrice du Welz n’a pas besoin de recourir à un procédé en 3-D pour nous plonger, dès les premières images de son nouveau film - et surtout dès le générique qui fera date - en pleine Thaïlande : sa caméra au plus près des corps, toujours en mouvement, ainsi que la photographie crépusculaire du fidèle Benoît Debie s’en chargent. Dans les rues de Phuket, nous suivons Emmanuelle Béart et Rufus Sewell, paumés dans cette métropole agressive grouillante de menaces, un monde où le sexe, l’argent et la violence règnent en maîtres, cohabitent dans le chaos. La caméra balaie les rues avec fièvre et confère à ces décors propices à tous les dangers, un étonnant paradoxe : ancrés dans le réel et pourtant baignés dans un onirisme fébrile et malsain, générant les mêmes frayeurs confuses que lorsque l’on se réveille en sueur d’un cauchemar avec de la température. Perdus, les deux personnages le sont dès le début. Pour se retrouver, ils vont entamer ce voyage qu’ils espèrent cathartique dans la jungle birmane, dans un pays dangereux qu’ils ne connaissent pas, un peu comme Donald Sutherland et Julie Christie il y a 30 ans dans le Don’t Look Back de Nicolas Roeg, principale source d’inspiration de Vinyan avec Les Révoltés de l’An 2000 (Quien Puede Matar a un Niño ?) de Narciso Ibàñez Serrador. « Vinyan » est un mot thaïlandais, qui signifie « fantômes », « âmes errantes » : ces esprits qui évoluent dans les limbes et perturbent la vie des vivants. Deux syllabes qui évoquent un rêve éveillé, une aventure fiévreuse, proche du somnambulisme. C’est l’état dans lequel se retrouve le spectateur au terme de la projection.  

De la tragédie collective du tsunami, Fabrice du Welz retient surtout l’aspect intime du drame et de la perte. Le manque est donc ici la thématique principale : les conséquences catastrophiques d’un deuil insurmontable, la disparition d’un enfant et ses effets psychologiques et physiques dévastateurs sur le lien maternel, le dérèglement affectif au sein du couple et, enfin, le manque de confiance qui se creuse au fur et à mesure que la frontière entre raison et folie devient floue… Le manque est un thème récurrent dans son œuvre, déjà abordé frontalement dans Calvaire, mais également dans le court métrage Quand on est amoureux c’est merveilleux. Fidèle à ses préoccupations, le réalisateur change cependant du tout au tout le traitement qu’il leur applique. Si Calvaire était l’œuvre drôle, déchirante et maîtrisée d’un jeune chien fou, Vinyan est le film de la maturité. Moins provoc, moins « in your face », moins ancré dans cet esprit absurde belgo-belge devenu lassant, moins marqué par son appartenance à un genre en particulier (et ce, même s'il est vendu comme un film d'horreur), Vinyan est presque une aberration dans le contexte actuel… Fabrice  Du Welz s’affranchit de ces « contraintes » et éventuels problèmes d’étiquette, et nous propose un drame poignant qui fait très mal. Trop mal parfois, prenant le risque conscient de provoquer un rejet total ! Vinyan est un film adulte, abordant un sujet tabou et extrêmement douloureux sans jamais recourir au second degré pour émouvoir, le réalisateur préférant se concentrer sur sa mise en scène, l'évolution de ses personnages principaux et l’exploration d’un monde apocalyptique plutôt que sur les effets faciles et larmoyants. À chaque instant, comme l’équipe du film lors d’un tournage que l’on imagine éprouvant, nous sommes propulsés dans la jungle avec les protagonistes. Assis dans la salle à quelques mètres de l’action, on en ressent intensément les émotions, les odeurs, l’humidité, la douleur…
Extrait de Vinyan de Fabrice du Welz
Vinyan est un film à l’instar de ses personnages : fragile, toujours à l’antre de la folie, aux frontières du vertige. Un film dont l’apparente lenteur sert à mieux appréhender la torpeur dans laquelle les personnages sont plongés jusqu'au point de non-retour. Un film qui se construit dans la déconstruction, dans la douleur, le sang, la boue, la pluie, la déliquescence morale et psychologique de deux personnages perdus, mais animés par un amour et une foi inébranlables. Ils cherchent l’espoir dans une eschatologie, un contexte apocalyptique dont tout espoir a déserté.
Et c’est bien là l’aspect le plus touchant du film : savoir nos personnages perdus d’avance et se surprendre à avoir envie d’y croire avec eux. Une belle illustration de la foi dévorante, une foi qui pousse Jeanne et Paul dans leurs derniers retranchements, leur seul moteur de survie qui va les métamorphoser de manière irréversible. La force de Vinyan est d’aller chercher le romantisme et l’espoir là où ils ne peuvent pas être. Et comme dans les plus grandes œuvres, tel le Hearts of Darkness de Joseph Conrad, un autre périple aux frontières de la folie, ce n’est pas tant la destination qui importe, mais bel et bien le voyage. Et pourtant, le final inoubliable, véritable coup de poing que nous ne dévoilerons évidemment pas dans ces lignes, n’en est que plus poignant, en plus d’être gonflé et anti-commercial au possible.

La plus belle illustration de cette folie qui ronge à petit feu le personnage de Jeanne ? Deux scènes dans lesquelles la mécanique de la pulsion sexuelle et les gestes charnels changent du tout au tout. Comme un John Woo, un Michael Mann ou un John McTiernan filmeraient leurs scènes d’action pour faire avancer l’intrigue, Fabrice ne filme rien de manière gratuite : chaque plan est pensé méticuleusement. Les scènes de sexe et les scènes d’action SONT l’intrigue plutôt que des intermèdes. Il faut voir le regard perdu de Jeanne, « besognée »  par son mari, mais détournant les yeux vers le fantôme de son fils. Soulignons la qualité d’un scénario épuré, allant à l’essentiel, co-écrit par Fabrice avec Olivier Blackburn et David Greig ! Les rares effets « voyants » de mise en scène sont là uniquement pour servir leur vision, à l’instar de ce plan-séquence de malades réalisé dans la sueur par un système de câbles et de poulies et qui signifie le passage des personnages dans une dimension différente, une frontière qu’ils franchissent pour accéder à un univers totalement fantasmé, de l’autre côté du miroir, là où le réel et l’irréel s’entredéchirent, où les notions de vie et de mort, de moralité et d’immoralité laissent place à… autre chose...  

Chaque geste, chaque regard entre Emmanuelle Béart et Rufus Sewell, tous deux magnifiques, comptent plus encore que les rares dialogues. Les silences en suspension, les sons, la musique, tous parfaitement maîtrisés participent aussi à l’immersion. Il y a bien longtemps qu’un réalisateur (bien secondé par un des meilleurs chef op' en activité) n’avait filmé son actrice principale de la sorte : entre beauté farouche et fragilité à fleur de peau, se donnant à fond physiquement et psychologiquement, Fabrice, ce n'est pas une exagération, offre à Emmanuelle Béart son plus beau rôle à ce jour, mais également le plus difficile. Loin de son image de sex-symbol, son corps maternel est pourtant sculptural. Qu’elle surgisse de l’océan (première image post-générique), qu’elle crapahute dans des rivières de boue ou, à bout de forces, qu’elle vole une boulette du riz à une poignée de gosses, sa détresse et sa détermination sont palpables dans chaque plan, la rendant plus belle que jamais, à la limite d’une folie rappelant Aguirre, Fitzcarraldo ou encore les performances de Gena Rowlands dans Une Femme sous influence, Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer ou Jack Nicholson dans The Pledge. Rufus Sewell, un comédien intense dont il semble qu’Hollywood ne sait trop que faire, incarne quant à lui le pôle cartésien du binôme et bouleverse par son impuissance et ses doutes : doit-il laisser tomber ou accompagner celle qu’il aime au fond de l’abysse ? Rarement des acteurs se seront autant investis dans un film, preuve de la confiance totale qu’ils ont conférée au script et à leur metteur en scène, prêtant au projet leurs âmes, leurs corps et leurs tripes. 

La géographie de la ville et de la jungle est propice à la confrontation de deux univers aux antipodes : l’Occident (symbole de richesse, du réel, de la vie) et l’Orient (la pauvreté, le fantastique, la mort.) Nos deux protagonistes réalisent vite que leur argent, qui comme ils le croient de prime abord les aide à franchir les étapes, ne pourra pas les sauver, son pouvoir n’ayant plus aucune valeur. Ce n’est pas lui qui leur ramènera leur fils, c’est leur sacrifice. L’atmosphère, la fièvre, la déshumanisation et la folie ambiante contaminent nos personnages petit à petit : de l’intérieur comme dans l’œuvre de Cronenberg (mutation, contamination) mais aussi de l’extérieur (retour de l’homme à sa nature la plus sauvage) comme chez Michael Cimino, Werner Herzog, Ruggero Deodato ou Francis Ford Coppola. Des réalisateurs qui partagent ce jusqu’auboutisme, cette exigence de chaque plan, de chaque instant, de chaque détail, mais également cette ambition démesurée et ce grain de folie sans doute nécessaires à l’aboutissement d’un projet aussi fou. Au sein de cette liste prestigieuse de cinéastes surdoués, l’ajout de Fabrice du Welz n’est pas une provocation, c’est au contraire une belle évidence. 
Film de genre, film de fantômes ? Oui mais pas que… Film d’auteur ? Oui mais pas que… Grand film ? Expérience inédite ? Tout ça à la fois ! Fabrice réalise un film qui n’appartient qu’à lui, un cinéaste qu’il serait limité d’enfermer dans la case « jeune cinéma fantastique » agréable mais trop réductrice. Son cinéma va bien au-delà de ce genre de considérations futiles. Assister à l’émergence d’un cinéaste fou est un plaisir (Calvaire) et doit le rester. Qu’il confirme son talent, sa folie et son intégrité avec une deuxième œuvre encore plus aboutie est un petit miracle. Sachant assimiler et digérer ses nombreuses influences, sa connaissance encyclopédique et son amour indéfectible du cinéma (de genre ou pas) tout en réalisant une œuvre qui ne ressemble à rien de connu pour un budget relativement réduit, Fabrice est décidément un cinéaste à part et qui va compter. Avec Calvaire, il nous agitait devant le nez ses formidables couilles et s’amusait comme un fou. Avec Vinyan, il nous les ressort, et si elles ont gagné en volume, il nous déballe également son cœur, son âme et ses tripes. Il ose se mettre à nu, ne faire qu'un avec son film et proposer une immersion extrême, casse-gueule, sans compromis, qui a l’audace absolue de nous rappeler que le cinéma est là avant tout pour provoquer des sensations, aussi variées et extrêmes soient-elles. 
Dans le contexte actuel de formatage et de nivellement par le bas, ça devient assez rare, transformant Vinyan, pur choc esthétique et expérience sensorielle en objet précieux. Morbide mais poétique, épuisant mais ensorcelant, Vinyan est un véritable crève-cœur d'une puissance fantastique. Par ses qualités intrinsèques : picturales (la photo est à tomber!), thématiques ou de jeu, par la personnalité de son (toujours jeune) réalisateur, Vinyan est la meilleure illustration de ce que l’on peut appeler « DU PUR CINEMA » !

Vous n’en sortirez pas indemnes !...

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