Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Violet de Bas Devos

Eaux troubles

Un jeune adolescent est poignardé (on le déduit) sous les yeux de son ami, on ne sait pas très bien pourquoi. À partir de ce fait-divers qui pourrait s'étirer en complainte sociologique tire-larmes et moralisante, Bas Devos, à la manière de Gus Van Sant, déploie son film dans une atmosphère ouatée et suspendue, faite d'ellipses et d'ambiances crépusculaires, entre mutisme et évanescence. Et il fait une entrée fracassante dans le cinéma d'auteur belge avec ce premier long métrage inquiétant et hypnotique. Violet revient avec le Grand Prix du Festival de Berlin où il était sélectionné dans la compétition Generation 14plus. 

image du filmOn dit du violet qu'il est la couleur de la névrose. Celle qui donne à voir la nuit, c'est aussi la couleur du demi-deuil qu'on endosse après le noir, la lumière du crépuscule entre deux mondes. C'est ce sentiment, entre ici et ailleurs, vie et mort, que Violet raconte, et le titre du premier long métrage de Bas Devos est la seule charge réellement symbolique du film, son seul commentaire qui en éclaire toute la lecture... Violet s'ouvre sur des images mutiques d'écrans de surveillance d'un centre commercial. Pendant plusieurs minutes, rien ne s'y passe, quelques jeunes gens discutent ici et là aux coins des écrans. Il faudra un certain temps, une certaine attention, pour saisir que quelque chose arrive finalement. Imperceptiblement. Un événement d'une rare violence, à peine entr'aperçu sur ces écrans gris et neutres. Une dispute entre quatre jeunes gens, on ne sait pas pourquoi, un coup de couteau, un jeune homme qui s'écroule, l'autre qui reste stupéfait, les deux autres qui prennent la fuite. Point. Ni plus ni moins que la froideur distante des images anonymes, insipides. Un geste, rien et tout s'écroule.

Si l'on pense à Gus Van Sant, c'est à cause de tous ces adolescents qui bikent langoureusement en groupe, à cause de cette photographie chaude et très contrastée, cette caméra froide, souple et alanguie qui cultive un regard distant, déconnecté, au bord de la déréalisation et de l'engloutissement, mais parce qu'on plonge ici aussi dans les pires déboires existentiels de jeunes gens perdus, traumatisés, qui se violentent en sourdine, il y a du même coup dans ce premier long métrage comme une sorte d'étrange hybridation entre Michael Haneke et David Lynch. Un drôle d'accouplement entre le maître de la froideur sordide et le roi de l'onirisme inquiétant. C'est que Bas Devos s'emploie, avec beaucoup de minutie, à ne pas décrire les états de ses personnages, mais à les incarner, en un seul plan, que son cinéma est de l'ordre de la peinture, immobile, du portrait cadré sur des champs flous et dilatés. Violet accumule des tableaux pour faire avancer une narration qui n'en est pas vraiment une, mais plutôt l'immersion en apnée dans une émotion devenant peu à peu un état, sans jamais préciser le point de vue de sa caméra, étrangement lointaine, froide et distante, caméra scalpel. Mais peu à peu, le trouble qui s'empare de Jesse, quand son copain meurt à ses pieds, ce trouble là vient se figurer dans la matière même du film. Il n'est pas un plan de Violet qui ne soit mystérieux, pas une image qui se donne, limpide. Chaque cadrage, chaque scène, chaque plan, travaille une ambiguïté narrative ou figurative qui, au-delà d'une beauté formelle à couper le souffle, interroge à chaque instant l'objet du regard lui-même. Rien n'est plus riche au cinéma qu'une image illisible. La grande beauté des plans de l'utra-talentueux chef opérateur Nicolas Karakatsanis, c'est leur inépuisable signifiance, leur accumulation plastique qui ne montre rien, mais sans cesse interroge leur statut. Chaque séquence, longue, lente, fixe, est une opération de déchiffrement. Et toute la narration du film se glisse dans ses hors-champs, ses ellipses, les sutures du montage. Dans les noirs et les coupures du défilement filmique. Si Violet raconte le deuil d'un adolescent, bien plus riche, il est la vision inquiétante et étrange d'un monde désormais illisible parce qu'il s'est vidé de son sang, de son sens. Un film surprenant, brillant et hypnotique.

Berlinale - Generation 14plus

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