Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2004
Mots-clés : festival,
 

Visite aux premières rencontres cinématographiques de Liège

Où les cinéphiles se frottent au cinéma

Pour la première fois à Liège ont eu lieu des rencontres cinématographiques bâties sur le modèle de celles organisées à Cannes. Il s'agit d'un festival d'un genre un peu particulier puisque, à côté des projections, des rencontres et des animations offertes au grand public, la manifestation est constituée d'une série d'ateliers pédagogiques sur le cinéma. Ces workshops, animés par des professionnels reconnus, s'adressent à des jeunes de 16 à 26 ans, désireux d'approfondir leur connaissance du cinéma, de se confronter à la pratique, de bénéficier de l'expérience de formateurs de bon niveau.
On applaudit cette initiative. D'abord parce que c'est toujours chouette quand le monde un peu fermé des professionnels du cinéma s'ouvre aux jeunes, pour partager son expertise. Ensuite parce que l'initiative émane d'une équipe dynamique autant que sympathique, l'asbl Arteplum, qui s'était déjà fait remarquer par l'organisation de l'opération Tous à Cannes, un concours de critiques ciné qui permet chaque année à une douzaine de jeunes de notre communauté d'assister au célèbre Festival du film. Enfin, parce que Liège est en manque d'un événement cinématographique à dimension internationale et que ces rencontres, avec les faiblesses et les limitations d'une première organisation, comble ce manque de manière originale. Nous rendons compte de cette manifestation.

 

Le Palais des Congrès de Liège est une infrastructure fonctionnelle, mais quelque peu réfrigérante, en dépit des efforts faits par les décorateurs des Rencontres pour l'égayer un peu. J'enfile de longs couloirs déserts et de grands escaliers sombres pour finalement aboutir dans un espace sur lequel donnent une dizaine de portes. « Ces petites salles de travail bien équipées en matériel de communication constituent des lieux idéaux pour les ateliers » m'explique Damien Hubert, cheville ouvrière de l'organisation. Devant une porte ouverte, des stagiaires fument une cigarette. A l'intérieur d'autres travaillent sur des ordinateurs d'où s'échappent des bribes de paroles enregistrées. J'engage la conversation avec les clopeurs. « J'étudie à l'Académie » m'explique l'un. « Je suis les cours de promotion sociale à la haute école Troclet » me dit un autre. « On a été mis au courant de ces stages par un avis à l'école. L'ambiance est bonne, plutôt ludique. Certains travaillent avec du matériel préenregistré, d'autres ont été faire des prises de son et doivent monter un clip sonore». « Personnellement », me dit un autre étudiant, « j'ai déjà travaillé sur PC avec les logiciels courants de montage son, mais ici, on travaille sur « Mac » dans un environnement différent. J'apprends donc énormément.» Nous poursuivons notre chemin vers la salle de presse, où s'élabore le journal des rencontres. Atelier constitué par des étudiants en communication de l'Université de Liège sous la direction d'un chef de travaux, son but est de sortir chaque jour, une édition (4 feuilles A3) consacrée aux événements du festival.
« Nous avons tout préparé avec les étudiants» explique l'animateur. «Même la maquette, nous l'avons élaborée ensemble. Chaque jour commence par une réunion de rédaction où on discute du contenu et on se répartit les tâches, ensuite chacun part à la recherche de la matière pour faire ses articles (interview, photo, recherche d`information...). J'essaie de conseiller, de donner des pistes. Une fois les articles terminés, j'en discute avec l'auteur, je relis, on prépare l'illustration, la mise en page. Le but est que, chaque soir, le journal soit bouclé». Une approche concrète qui caractérise l'édition liégeoise des rencontres, comme m'explique Jean-Luc Dirick, le responsable pédagogique qui nous a rejoint sur ces entrefaites. « A Cannes, ils font beaucoup d'ateliers consacrés à la critique, parce que la France a une grande tradition dans ce domaine. En Belgique, je crois que ce que souhaitent les stagiaires, c'est tenir une caméra, faire du montage, écrire un scénario... On a donc décidé d'axer les formations sur la pratique, tout en conservant des ateliers basés sur l'écriture, mais sont plus restreints qu'à Cannes, en nombre et en importance. » Jean-Luc étant à mes côtés, j'en profite pour lui demander comment ces rencontres se sont mises en place. « A l'occasion du concours « Tous à Cannes » dont le prix était un séjour au Festival, nous sommes entrés en contact avec les organisateurs des Rencontres cinématographiques de Cannes. Comme je suis prof de scénario, je suis allé moi-même animer un atelier là-bas et, de fil en aiguille, nous avons pensé : « Pourquoi pas à Liège ? ». Les organisateurs cannois ont tout de suite donné leur accord. Ils sont venus nous aider à tout mettre en place, on a vraiment eu un soutien inconditionnel de leur part. Des échanges de professeurs et d'élèves ont lieu entre Cannes et Liège. De ce point de vue c'est une totale réussite. »
Les ateliers semblent également avoir fait le plein sans trop de difficultés. J'en fais part à mon interlocuteur qui opine : « Nous avons reçu trois fois plus de candidatures que de places disponibles. Restaient les formateurs. Pour l'écriture de scénario, j'avais rencontré à Cannes, Marie-Pierre Thomas, scénariste TV, dont j'avais apprécié le travail en atelier. On avait convenu de travailler ensemble mais elle a dû se désister. Néanmoins, elle nous a envoyé son compagnon Fabrice, également scénariste et qui fait actuellement du très bon travail. Par ailleurs, j'enseigne à la haute école L.E. Troclet et j'ai approché certains collègues. D'abord Serge Winandy, un preneur de son travaillant dans le cinéma, notamment documentaire, un vrai pro, impressionnant. Avec un ordinateur, il sait tout faire. Je connais depuis longtemps le travail de Dominique Castronovo et Bernard Secondini, qui ont notamment terminé dernièrement un film sur Jacques Lizène. Ils professent à l'académie et on est des amis de longue date. Je leur ai proposé l'atelier de réalisation. Philippe Caro a été monteur pendant dix ans à Télévesdre, il est devenu prof chez nous. L'atelier d'analyse du film a été confié à Daniel Rocchia, qui est un formateur de Cannes dont j'avais pu apprécier le travail, et dont l'expérience d'organisateur nous a été plus que précieuse. Le dernier atelier, critique de cinéma, est allé à Laurent Delmas, directeur de rédaction des magazines Synopsis et Storyboard. Il a fait la clôture à Cannes, l'an passé, et m'avait fort impressionné.».
Mes interlocuteurs appelés vers d'autres tâches, j'en profite pour flâner un peu. Dans les escaliers, l'atelier de réalisation travaille un plan assez complexe de retournement (le comédien doit passer devant la caméra, se retourner et faire face à un autre personnage qui l'a appelé) et Bernard Secondini prodigue ses conseils. On règle l'éclairage, puis les mouvements des comédiens. Dans l'escalier d'en face, une autre partie de l'atelier tourne une autre plan avec Dominique Castronovo. De temps à autre, les professeurs alternent.
Près du pot de café, un grand gaillard cherche désespérément une cigarette. C'est Laurent Delmas. Je lui tend mon paquet de Camel et en profite pour soutirer ses impressions sur l'atelier de critique cinématographique qu'il anime. « Je trouve les participants plus motivés et attentifs qu'à Cannes. Là-bas, ils travaillent avec des classes, et ne peut pas demander à chaque élève d'être fan de ciné. Ici, les ateliers sont constitués sur base volontaire. L'atelier est structuré en trois parties : on voit un film ; on en parle ensemble ; on écrit dessus quelque chose de personnel et de subjectif en dépassant le simple plaisir de le voir ou de le raconter. Le problème est d'aller au-delà du « j'aime » ou « j'aime pas » pour considérer le film comme un objet d'étude.  Il faut dépasser le simple narratif, même si ce dernier est nécessaire pour accrocher le lecteur. Le tout est de savoir comment on l'utilise. Une bonne critique doit également s'efforcer de bannir le « je ». C'est un peu paradoxal puisque je mets l'accent sur la nécessaire subjectivité, la sensibilité, le passage de l'émotion, mais je crois profondément que la formulation à la première personne déforce l'expression de la subjectivité. Elle se nourrit aussi de la sensibilité au monde de son rédacteur. La critique de cinéma n'existe pas en soi. Elle naît de quelque chose, a des antécédents et des prolongements dont il faut être conscients et qu'il faut prendre en compte »
Daniel Rocchia, qui anime l'atelier d'analyse de film, se joint à la conversation. « Delmas et moi faisons un peu le même travail d'analyse sauf que la finalité de son atelier est de produire des critiques, donc des écrits. Par contre, j'ai proposé d'organiser mon atelier autour d'un thème qui est le cinéma américain. C'est une étiquette commode pour faire entrer des choses extrêmement différentes, mais en même temps, il y a certaines lignes de force qu'on va retrouver dans toute son histoire. C'est de cela qu'on parle à travers des extraits de films que j'essaie de proposer de manière aussi diverse et variée que possible, mais l'exhaustivité n'est évidemment pas l'objectif, ce serait complètement utopique. Il s'agit plus d'échanger autour des extraits de films des remarques et des appréciations de façon à ce que les stagiaires sentent que personne ne détient la vérité absolue, et que ce qui est intéressant, c'est de croiser les regards sur les films leur regard étant pour moi aussi important que le mien. On a le droit de ne pas être d'accord avec ce que je dis et surtout de l'exprimer, pourvu que ce soit argumenté. »
Il est 18 heures. Je remonte vers le bar où je croise Noël Godin, venu dédicacer ses livres au stand tenu par l'éditeur Yellow Now. La veille, André S. Labarthe, le célèbre critique français se livrait au même exercice. Son nouveau livre Du premier cri au dernier râle  paraît à l'occasion du festival. La soirée est réservée aux événements et aux projections publiques. On y croisera, outre l'entarteur, Jan Bucquoy (dont une rétrospective est dores et déjà planifiée pour la prochaine édition) ou Patrice Bauduinet, entre autres. Ces activités publiques ne rencontreront pas le succès de foule escompté. Une petite déception due, à mon avis, à la mise sur pied en dernière minute de ces événements. Cela n'a pas permis de « chauffer » à l'avance le public potentiel, comme l'auraient mérité les efforts des programmateurs. Mais c'est une autre histoire. 

http://www.rencontrescineliege.be/

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