Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : documentaire, migration, histoire,
 

Voyage sans retour de Sergio Ghizzardi

Étranger sur sa propre terre

Il y a deux semaines, je demandais à ma nonna pourquoi elle n'avait jamais voulu retourner vivre en Italie. C'est une question qui me taraudait, je ne comprenais pas pourquoi elle continuait à parler italien, à manger italien, à évoquer un pays rêvé des étoiles dans les yeux alors qu'elle a posé le pied sur le sol belge il y a plus de soixante ans... Et qu'elle n'a toujours pas pris la nationalité belge ! Et elle m'a répondu que son pays était la Belgique et qu'elle mourrait ici.

Sergio Ghizzardi, lui-même petit-fils de migrants italiens, s'est posé la même question et a tenté d'y répondre dans son documentaire Voyage sans retour. Même si les protagonistes sont des hommes et des femmes du troisième âge issus de la communauté marocaine et turque, le débat reste le même : ils sont arrivés dans les années 60 et 70 pour combler le manque de main-d'œuvre ici en Belgique et ne sont jamais retournés vivre là-bas.  

Voyage sans retour, documentaire de Sergio Ghizzardi Après une enfance en Algérie, des études de montage à l'IAD, et une licence en politiques économiques et sociales à l'UCL, le liégeois Sergio Ghizzardi est d'abord assistant au Parlement européen lors des négociations sur le Traité de Maastricht. Ensuite, il est monteur pour différentes télévisions. Il crée, en 2000, Domino Production et se consacre depuis lors aux documentaires (Au cœur de l'Europe, 180 jours pour convaincre). Même si ses films abordent généralement des grandes questions de société (la place de l'Europe dans le monde, la crise économique et financière, le réchauffement climatique, etc.), Voyage sans retour est un film plus proche de l'hommage qui commémore les 50 ans des migrations turque et marocaine en Belgique.

Le réalisateur mélange les interviews individuelles et collectives, les photos d'archives, les images des anciens lieux de travail. Le tout sur un fond de musique arabe qui traverse le film, comme un voyage là-bas tout en restant ici. Le travail est propre, bien fait et confère à l'ensemble un aspect assez didactique.

Même si la question de l'immigration est inhérente à notre société actuelle, on a tendance à oublier ces hommes et femmes qui ont laissé le soleil pour le ciel gris, qui ont tout abandonné pour le meilleur et pour le pire. Ils n'avaient pas le choix, plus de travail là-bas en Turquie ni au Maroc, alors il fallait venir en Belgique, cet Eldorado. Tu parles. Les bonshommes, ils finissaient de travailler à 10 heures le soir pour reprendre à 6 heures du matin le lendemain, ils s'enfonçaient dans ces mines noires, sales, irrespirables et c'était dur. Retourner au pays ? Hors de question, les autres les auraient pris pour des fainéants... Si seulement ils avaient su...

Ces femmes, qui ont suivi leurs maris, et qui se retrouvent désespérément seules. Alors, elles essaient de nouer des liens, de se faire des amies. C'est dur. Manger avec une fourchette ? Mettre des mini-jupes ? Manger une bonne côtelette de porc ? L'ailleurs, c'est s'habituer, faire avec, accepter, s'immiscer comme on peut, survivre.
Puis, il y a les mariages, les enfants, les petits-enfants et la vie reprend. Ils savent qu'ils ne retourneront pas là-bas, dans ces pays où ils n'ont plus leur place. C'est fini. Alors, il y a ce lien ténu qui persiste, celui qu'ils ne veulent pas couper. On ne sait jamais. Il y a ce pays qu'ils ne veulent pas oublier même si dans le fond, ils le savent, ils ne retourneront pas là-bas. Ils vieillissent, ont besoin de soins mais la barrière de la langue, restée infranchissable, ne facilite pas la tâche. Ils le savent, c'est ici qu'ils finiront.

Ce documentaire, présenté par le Centre interfédéral pour l'égalité des chances, est un témoignage important, un véritable travail de mémoire. Il ne faut pas oublier. Pas oublier que quand ils étaient jeunes, papy et mamy n'ont pas eu le choix, qu'ils ne pouvaient pas faire des séjours à l'étranger, faire des tas de masters, sortir tous les week-ends. Non, ils ne pouvaient pas. C'était comme ça, et ils sont restés là.

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