Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Web-film-vidéo, mon beau souci

3. Fragments d'un discours passionné


« Si le travail n'était pas difficile, je mourrais à coup sur d'ennui » William Gaddis cité par Enrique Villa-Matas in Chet Baker pense à son art.

Prologue

Le cinéma est un apprentissage qui permet la construction de son propre regard (voir et revoir). Plus précisément d'un double regard, consistant à trouver la bonne distance avec le sujet qu'on capte (la caméra permet d'utiliser une technique qui permet de jouer à montrer et à cacher une partie de l'ensemble du monde) ainsi qu'à offrir au spectateur une extension de lui-même, des possibilités qui lui sont offertes en dehors de la vie ordinaire. Un film de cinéma est un medium différent des autres médias. Il permet de réfléchir aux contours du monde que nous habitons et qui ne cesse de nous envahir. Les personnages que nous découvrons dans un film rêvent d'un monde meilleur et nous permettent ainsi de perfectionner notre expérience voire peut-être de la transformer. Un film nous permet de dialoguer dans un autre montage que la singularité du nôtre, celui d'un personnage et de notre propre personnalité qui s'y affrontent. Le spectateur peut ainsi construire son propre regard à partir d'un autre regard qui lui dévoile une altérité ou un autre monde que celui des normes qu'il affronte quotidiennement.

Un film est aussi une découverte du monde et n'offre pas seulement les images du sens commun dans une sorte de divertissement agréable. Il évite de nous reléguer dans l'épuisant formatage médiatisé. Bref, un film n'est pas un spectacle normatif. Il offre un dialogue, un jeu à chacun d'entre nous puisque personne ne voit ni n'entend le monde dans le même sens, mais plutôt dans la différence. Les communicants nous refilent des slogans, c'est-à-dire de la répétition ad infinitum. Pour les amateurs de cinéma, ils n'offrent qu'un mur noir qu'ils n'illuminent pas. Ils ne le comprendront sans doute jamais malgré toutes les interconnexions qu'ils nous proposent dans leurs supermarchés culturels.

Pour s'émanciper, il faut résister au monde des objets virtuels et des logos médiatisés. Simplement dans le geste d'utiliser soi-même les outils techniques qui ont la particularité de s'offrir à tous. Avec la légèreté qu'offre aujourd’hui le numérique, nous disposons désormais d'une caméra-stylo nous permettant de devenir actif devant un écran. Voir plutôt que regarder. Cette pratique du cinéma permet de mieux le connaître et de l'aimer. Plutôt que de promener ses yeux sur une autoroute, on peut rouler à vélo (c'est mieux qu'en pédalo) en bifurquant dans les sentiers qui l'entourent. Soyons baroques (variations autour d'un thème comme J.S. Bach ou le jazz) plutôt que de nous épuiser dans le bref-bref de la communication.

Filmer à tout prix, mais pas le n'importe quoi des postmodernes

Avec la caméra et l'ordinateur (montage), il faut sans cesse être dans le mouvement comme dans la vie, que ce soit en participant à un documentaire ou à une fiction. La pratique du cinéma demande une activité astreignante. Tous ceux qui désirent s'incarner dans ce monde où la lumière traverse l'obscurité vous le diront. Seuls les paresseux s'y intéressent, car ils travaillent comme des fous sachant qu'ils ont peu de chance de gravir l'escalator de la logique des programmes de divertissement. En d'autres termes, ils savent que c'est une manière de vivre sans mourir d'ennui. Ou encore, Samuel Fuller, nous signale, dans le langage qui le caractérise : « Le succès est une pute. Son tarif est trop élevé pour moi ».
Avec le cinéma, nous sommes donc en dehors de l'aspect passif d'une société formatée à des objets dont la publicité fait l'apologie. En plus soft, retransmis par les médias, la réalité du monde extérieur ressemble à du prêt-à-porter. Une sorte de vêtement avec un logo moulé confortablement sur nos corps destinés à défiler en rang serré (1).
Le projet que nous proposons depuis 2005 de diffuser, via dailymotion, de petits films tournés en HD numérique consiste à offrir à nos internautes la passion du cinéma. Un petit web-film-vidéo offre une fenêtre sur le monde du cinéma en dehors de la lucarne qui projette, de façon continue, le flux de l'ordre social. Le cinéma joue sur la durée plutôt que sur l'instantané. Il a un pied dans l'espace et l'autre dans le temps. C'est sa grande force. Que les moyens qu'il utilise pour se perfectionner changent est un autre force. Le numérique qui remplace peu à peu la pellicule est seulement un changement de technique – avec toutes les variations qu'il propose - permettant d'autres possibilités. Autrement dit, en plus bref, il s'agit d'un moyen et non d'une fin en soi.

La durée d'une vie n'est pas un fleuve bien tranquille. Elle est plus baroque, plus jazzy – explosive dirions-nous aujourd'hui – que continue, parce que l'espace ne domine pas le temps. Le passé est dans la mémoire d'un présent qui ne cesse de bouger, d'une variation à l'autre, à moins de vouloir être amnésique ou autiste.

Nous aimons les défis, sans cela, Cinergie n'existerait plus depuis longtemps. L'artisanat plus que le commerce. Offrir un regard sur le cinéma aux internautes nous a paru, au début, un pari pascalien dans un moment où pour beaucoup, la technique domine le monde (de l'économie à l'atome). D'où notre pratique consistant à proposer des films belges lors du tournage ou lors du montage ou encore en demandant au réalisateur de nous expliquer sa démarche lors de la sortie du film. Ensuite, pour certains d'entre eux qui filment souvent dans les quartiers bruxellois, nous réalisons Cinéma Cinéaste. Le réalisateur retrace son évolution lors d'un parcours dans les endroits de Bruxelles qui l'ont inspiré ou qui ont été les lieux de son travail lors de l'écriture du scénario. Il s'agit d'un film d'environ vingt minutes que nous diffusons sur Internet. Les visiteurs d'Internet montrent une curiosité qui tempère l'avis des pessimistes.

Internet permet au format court de s'imposer davantage qu'un long métrage. Désormais, le court en dit long sur la toile. Pour le moment, il est encore dans une diversité qu'offrait la télévision à ses débuts, avant que les publicitaires ne s'en emparent. À cette époque, Roberto Rossellini ou Eric Rohmer y réalisaient des films pédagogiques. Pour Cinéma Cinéastes, nous nous sommes inspirés de Cinéma de notre temps (Jeanine Bazin et André S. Labarthe) et de Cinéma Cinémas (le trio Ventura/Boujut/Andreu), deux émissions mythiques sur le septième art (2).

Nous savons aussi, depuis La Nouvelle Vague, que le manque de moyens est un avantage que l'on peut exploiter, ce qu'ils ont appelé « l'esthétique de la pauvreté ». L'alternative du numérique, que ce soit en HD ou en caméra-photo 7D, est une pratique qui se développe. Reste le problème de la diffusion : les salles et la télé offrent de moins en moins de possibilités. Internet peut désormais s'y impliquer au milieu d'un fatras d'événements destinés aux individus ayant une centaine de vies simultanées. L'important est donc de connecter les passionnés de cinéma et ainsi de les déconnecter de l'épuisante bêtise des postmodernes.

Epilogue

La technique et la grammaire du cinéma s'apprennent vite, même si le point de vue, la bonne distance, le choix s'apprennent nettement moins vite. Pas « juste des images, mais des images justes » pour citer Godard. Pour transmettre le goût du cinéma aux nouvelles générations, en 2012, nous lancerons des projets de petits web-films-vidéos que nous souhaitons diffuser sur notre site.

En somme, nous proposons, avec d'autres partenaires qui s'y intéresseront, des essais, des esquisses, sur le mode artisanal, en dehors du monde restreint de la seule volonté commerciale.

Quelques variations baroques ou jazzy

Nous avons démarré en citant Enrique Villa-Matas. L'épilogue de ce discours passionné sur le cinéma doit beaucoup à ce Jorge Luis Borges du XXIème siècle (tout comme à Stanley Cavell). Terminons donc par le fragment 23 de son dernier livre (nous avons remplacé livre par film et auteur par filmeur) : « Les films ont leur destin » dit Nabokov à ses élèves. Eh oui. Les films vivent leur propre vie, indépendante, n'appartenant qu'à eux. Comme disait Augusto Monterroso, les films ont leur propre destinée, ils vivent le sort qui leur est échu. Qui transporte parfois dans la vie réelle ce qu'a auparavant raconté le filmeur » (3)

Bon travail pour les années qui viennent aux passionnés du cinéma.

(1) Internet nous permet encore de choisir différents angles sans dépendre du marketing publicitaire. Noami Klein dit ceci : « Le résultat de leurs gestes (marketing) est une armée d'ados tous identiques marchant au pas – en « uniforme », comme le disait les spécialistes du marketing – dans le centre commercial mondial ». (No Logo, Babel/Poche)
(2) « Cinéma Cinémas, ce n'était pas seulement une émission sur le cinéma, c'était du cinéma », Jean-Pierre Jeunet in DVD édité par l'INA. Cinéma de notre temps, en DVD chez MK2.
(3) Chet Baker pense à son art d’Enrique Vila-Matas, éditions Mercure de France et Philosophie des salles obscures de Stanley Cavell aux éditions Flammarion.

1. Quelques questions sur la merditude du bref bref (juin 2010)
2. De l'onde de choc du bref-bref à la durée du cinéma d'Extrême-Orient (novembre 2010).

 

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