Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Welcome Home de Tom Heene

Coupé-e-s en morceaux

Tom Heene, artiste gantois venu des arts-numériques, de la vidéo et du théâtre, qui a travaillé avec Frédéric Fonteyne, Philippe Falardeau, Jürgen Leth ou Lars Von Trier, se lance dans un premier long métrage un peu mal fagoté, quelquefois agaçant, mais finalement plutôt étonnant. Welcome Home se présente comme sorte de fausse ballade urbaine et sentimentale pour finir, par le détour d'une fin inattendue, en pamphlet au vitriol contre notre époque. 

Welcome Home de Tom HeeneDans une voiture, de jeunes gens « tendances » parlent plusieurs langues, discutent de l'ouverture du marché européen, de la drogue qu'ils ont prise ou auraient dû prendre et de la boîte de nuit où ils vont aller danser jusqu'à l'aube. Un vendredi soir à Bruxelles, de jeunes eurocrates sont en vadrouille... et manquent de heurter un vélo. Le conducteur, on ne sait pas très bien ce qui l'y pousse, s'énerve, colle la bicyclette qui raie sa voiture. Et puis, il laisse tomber, redémarre, repart mais plus loin, il ne l'a pas vu traverser, c'est l'accident.

Sur cet argument très simple, un accident de voiture, dans la chronologie d'une journée déconstruite à force de flashbacks et autres flashforwards, Welcome Home, va et vient dans la vie de Lila, entre cet accident de vélo et de ses conséquences, l'appartement où se joue le face-à-face avec son petit ami qu'elle veut quitter, et son arrivée plus tôt dans la journée à Bruxelles où elle revient d'un voyage de trois mois. Sa rencontre un peu improbable (et qui sonne faux) au sortir de l'aéroport avec un Iranien de passage à Bruxelles est le prétexte à une déambulation urbaine. Cette traversée, dans la lumière dorée et sonnante de l'été, est le contrepoint lumineux de ce film qui multiplie les trois temps du drame. Tom Heene construit ainsi son film entre théâtralité et naturalisme, d'une manière parfois déconcertante, passant du coq à l'âne. De la même manière, sa caméra se porte dans les mouvements des corps dès qu'elle vibre avec les personnages, mais aligne fixement de très belles vues aériennes de Bruxelles, le plus souvent la nuit. Ces plans fixes, comme des respirations, permettent d'échapper à la tension entre les personnages, mais les écrasent aussi de toute leur hauteur et leur indifférence lointaine.

Welcome Home de Tom HeeneCar Heene filme une ville trouée de bâtiments modernes et écrasants, sans cesse en chantiers et reconstructions, sans traces du passé, sans espace de repli. Bruxelles se déploie dans Welcome Home comme une ville cosmopolite qui juxtapose les langues, les mondes, les bâtiments dans l'indifférence la plus totale. Cette sorte de collage brut des cohabitations se symbolise dans la narration où les espaces sont hermétiques les uns aux autres, où les translations ne se font pas, où les liens entre les êtres se heurtent. Heene se cantonne à quelques quartiers très européens, quelques avenues chics pour cadrer une ville moderne, géométrique, longue, haute, contrastée qui se découpe en morceaux. Cette juxtaposition d'éléments hétéroclites se rejoue dans les fondus au noir entre les longues séquences du film qui créent des instants hermétiquement clos, que rien ne relie entre eux. Dans ces allers et retour, le temps patine, claustrophobique. Les liens entre les lieux ne font pas, la temporalité stagne et de petites violences en petites violences, de l'arrogance de ces jeunes eurocrates aux éclats des rapports de classes, dans la guerre étouffée que se livre ce couple où la tension monte imperceptiblement, une sourde violence s'instille en chacun et de toute part qui ne peut conduire qu'au drame.

Certes, le premier long métrage de Tom Heene est maladroit. Certains dialogues ne sonnent pas justes, certains plans sont attendus et le film, parfois, prend des pauses un peu surfaites. Mais Welcome Home s'empare de son sujet avec une détermination presque naïve pour filmer les violences insidieuses et quotidiennes de la ville, non pas du côté des habituelles rixes de banlieues ghéttoïsées ou des intérieurs feutrés de couples bourgeois psycho-rigides, mais du point de vue de l'habitat. Bruxelles, ville moderne et cosmopolite par excellence, par son processus de juxtaposition, s'avère ici un lieu impossible à mettre en partage, un espace impossible à traverser. Elle est la machine déshumanisante qui fabrique l'indifférence – et ses pires conséquences. 

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