Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
septembre 2009
10/09/2009
 

Welcome to Paradise de Manuel Poutte

L’immigration est une synthèse douloureuse

Comme documentariste, Manuel Poutte n’a de cesse de pratiquer une quête du sens à rebours des idées toutes faites. Dans En Vie, il s’attaquait au postulat selon lequel il n’y a pas d’alternatives à notre société capitaliste et consumériste en nous faisant partager trois pratiques de vie différentes, allant de la recherche individuelle à l’expérience la plus collective. Sans renier ses sympathies, il filmait ses sujets avec une totale absence de jugement et une honnêteté foncière qui provoquaient, chez le spectateur, davantage d’interrogations et de remises en question que tous les discours. Bien sûr que d’autres voies sont possibles. On les voyait se pratiquer sous nos yeux avec un parfait naturel, dans notre monde de tous les jours.

welcome to paradise

Cette façon subtile d’encourager son public à regarder le monde avec ses propres yeux, on la retrouve avec jubilation dans Welcome to Paradise. On y parle d’immigration, mais le véritable sujet, c’est l’acculturation: « Il y a, dans le processus de réinstallation des réfugiés, d’où qu’ils viennent, un non-dit, une vérité non interrogée : c’est la supériorité de la culture occidentale sur toutes les autres. Une culture à laquelle le réfugié doit pouvoir se conformer sous peine de se voir interdire l’accès à la terre d’asile. »

Cette fois encore, Manuel Poutte pousse son spectateur à s’interroger à travers le partage d’expériences individuelles. Aden et Fosia sont deux jeunes Somaliens qui vivent depuis plus de quinze ans à Kakuma.

Ce camp de l’ONU, bâti au milieu de nulle part dans le Nord du Kenya, rassemble les rescapés de toutes les misères de l’Afrique. C’est une antichambre de l’immigration où des états, forcément occidentaux, sélectionnent le quota de réfugiés politiques qu’ils se sont engagés à accueillir. Les réfugiés de Kakuma rêvent tous de ce départ vers un ailleurs où la vie sera comme ils la voient à la télé. Tout le monde, pourtant, n’aura pas le privilège de faire partie de ceux qui seront accueillis. Pour cela, il faudra passer des tests et des interrogatoires destinés à faire comprendre que la vie « là-bas » est très différente. Démontrer que l’on sera capable de s’adapter à cette nouvelle existence.
 
Pendant la première moitié du film, on accompagne Aden et Fosia dans leur parcours du combattant. Les yeux brillants, le sourire éclatant, ils nous racontent leurs rêves : avoir un foyer, un travail, de quoi mener une vie digne. Où ? Peu importe au fond, pourvu qu’ils puissent y vivre dans la sécurité et la paix que nombre de ces réfugiés n’ont jamais connues. Aden et Fosia auront de la chance, ils partiront aux Etats-Unis, mais est-ce bien "de la chance" ? C'est ce qu'on verra dans la seconde moitié du film. On y retrouve Fosia et sa famille installés dans un quartier pauvre d’une petite ville industrielle du Nord des USA. 

La caméra s’attache toujours à leurs pas, essayant de découvrir comment ils vivent l’intégration dans leur terre d’accueil. Des interviews encore, mais cette fois, les regards sont éteints, la parole embarrassée, convenue. Le père a un travail, ils ont une maison, des biens de consommation. Leur confort matériel s’est amélioré, mais on a le sentiment qu’en eux, quelque chose s’est éteint. On découvre leur difficulté à vivre dans un monde qui n’est pas le leur : le désœuvrement, l’ennui, les longues déambulations dans le supermarché local, les heures de prostration dans le porche de la maison. Comment vivre la mixité des rapports sociaux, eux qui viennent d’un monde où hommes et femmes ne mangent même pas ensemble ? Enfin, Manuel Poutte ne s’arrête pas au projet de montrer une expérience d’immigration aux côtés de ceux qui la vivent. Pour l’éclairer d’un autre point de vue, il part à la rencontre de personnalités locales. Un industriel se montre ravi de cette arrivée, car il voit dans l’immigration une réserve inépuisable de main d’œuvre facile et bon marché. Une militante des droits civiques est révoltée de voir que son pays, peuplé d’anciens immigrés, devient une gigantesque machine à exclure les nouveaux arrivants, et se scandalise de ce que le Patriot Act a fait des libertés humaines.

Welcome to paradiseLe réalisateur filme avec pudeur ce rêve d’ailleurs qui s’est transformé en exil, et témoigne, avec son honnêteté foncière, de cette horreur discrète et très ordinaire. Jamais le spectateur ne se sent contraint à un point de vue. Mais on ne peut que s’interroger sur la soi-disant supériorité de notre modèle et de nos valeurs, et au-delà, sur notre rapport à notre propre culture. Car à travers le drame de toutes les Fosia du monde, on nous parle aussi un peu de nous. Que sont devenues nos histoires, nos coutumes, nos façons « traditionnelles » de vivre ensemble ? Ne sommes-nous pas tous des Fosia, exilés dans un monde qui ne nous ressemble plus ?

Le documentaire est par excellence, le cinéma qui regarde le monde, mais ce rôle de témoin n’est intéressant que dans la mesure où il nous pousse à remettre en cause nos certitudes plutôt que nous y conforter. Avec Welcome to Paradise, Manuel Poutte restitue au cinéma documentaire ce rôle de témoin intelligent. Film après film, il peaufine son style personnel où l’important n’est pas de convaincre, mais de questionner avec le plus possible d’honnêteté. Au point qu’on en vient presque à se demander si la voix-off, indispensable pour guider le spectateur tout au long du film, ne devrait pas être repensée. Car à côté d’une mise en images toute en subtilité, elle prend un aspect pompeux, assez indigeste. Mais au fait, la notion d’une « voix-off indispensable pour guider le spectateur … » est peut-être aussi une de ces vérités «indiscutables» à remettre en question.

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