Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2004
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Wild Side de Sébastien Lifshitz

Dans un monde qui aime bien mettre les gens dans des cases, Sébastien Lifshitz risquait d'être connoté comme un cinéaste homo, surtout après le succès de Presque Rien (et de l'affiche signé par Pierre et Gilles). Pourtant, lorsqu'on plonge dans l'univers intime de son nouveau film, on comprend qu'il échappe à toutes les catégories. Wild Side est un film marginal sur le parcours de trois marginaux. C'est précisément ce signe de marginalité, aussi présent dans la chanson de Lou Reed évoquée par le titre, qui fait le charme inattendu du film.
Il serait facile de basculer dans un mélodrame stéréotypé si le but était de raconter la liaison entre une jeune transsexuelle, un prostitué marocain et un clandestin russe. Cela serait encore plus facile si le personnage transsexuel était obligé de partir au nord de la France pour s'occuper de sa mère, gravement malade. Mais Sébastien Lifshitz arrive à filmer ces rapports avec une justesse frappante.
Il y a deux mondes qui s'opposent, mais qui ne se disputent pas. Lorsque Stéphanie part, ses amants la rejoignent, mais ils restent en dehors de sa confrontation avec son village, son enfance et ses souvenirs. D'un côté, il y a le choix peu conventionnel du présent. De l'autre, il y a la tradition et le passé. Aucun conflit pourtant entre ces deux mondes parce que, comme l'avoue le réalisateur, «dans le fond, Wild Side est un film d'amour». C'est cela qui frappe, avant tout le reste. Ce qui intéressait Lifshitz c'était de filmer la rencontre fusionnelle entre ces trois personnages (qui ne sont plus à la dérive) et de filmer la rencontre sobre et émouvante entre Pierre (devenu Stéphanie) et sa mère.
À contre-courant d'un certain cinéma français, Wild Side n'est pas un film bavard. Dans le scénario co-signé par Stéphane Bouquet et Sébastien Lifshitz, les dialogues sont courts, parfois difficiles à suivre à cause des obstacles linguistiques des personnages. Mais ceci n'est pas un handicap car la représentation de leur intimité fragile reste assurée. Elle est présente dans leurs rapports physiques, dans leurs regards, dans leur lutte pour échapper à la solitude. La communication gagne ainsi une dimension subtile dans le cinéma de Lifshitz. Ses personnages s'expriment entre eux dans le silence et dans un mélange linguistique drôle qui donne un ton plus léger au film.
Impossible de ne pas mentionner le charisme de Stéphanie Michelini, dans le rôle principal. Sa présence est, elle aussi, éloignée des clichés de la représentation de la transsexualité sur le grand écran. Pleine de douceur et de charme, elle conduit l'histoire entre le présent et les flashbacks de l'enfance, entre la vie au nord de la France et les expériences de prostitution à Paris. À côté d'elle, les personnages de Yasmine Belmadi (Djamel) et de Edouard Nikini (Mikhail) sont moins développés (et donc moins intéressants), mais le trio fonctionne très bien pour questionner les limites de la masculinité et les chemins de l'amour. On dirait que le refus des modèles normalisés par les personnages est parfaitement compris par le réalisateur, qui semble avoir voulu faire un film refusant les schémas habituels des films sur l'ambiguïté sexuelle. Il a fort bien réussi. On ne peut pas dire la même chose sur un autre film récent au sujet semblable (La Mala Educación de Pedro Almodóvar).
Egalement remarquable le travail d'image d'Agnès Godard (une des directrices photos les plus prestigieuses en France) et le montage efficace de Stéphanie Mahete. La première a plongé le film dans une ambiance à la fois nostalgique et lumineuse. La seconde respecte le rythme coupé d'un scénario où les ellipses et les flashbacks jouent un rôle essentiel pour la compréhension du destin des personnages.
Co-prodution franco-belge-anglaise, on y trouve aussi les acteurs belges Benoît Verhaert (le père de Nicolas), Fabrice Rodriguez (le client de la boîte), Christophe Sermet (Nicolas) et Didier de Neck (le médecin). N'hésitez pas, take a walk on the Wild Side. Le film sort le 15 septembre, distribué par Lumière.

 

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