Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2005
 

Yvan Le Moine et Philippe Nahon à propos de Vendredi ou un autre jour

Yvan Le Moine, réalisateurAvec son deuxième long-métrage,Vendredi ou un autre jour , Yvan Le Moine nous emmène sur une île déserte pour revisiter le mythe de Robinson, librement adapté du roman de Michel Tournier Vendredi ou les limbes du pacifique . Son Robinson, c’est Philippe de Nohan (incarné par le formidable Philippe Nahon, l’assonance des patronymes étant assumée par le réalisateur), un comédien du XVIIIème siècle finissant qui se retrouve naufragé sur une île en plein océan. Voilà cet homme qui a fait profession de séduire son entourage et qui n’a jamais vécu que par le regard des autres réduit à séduire quelques chèvres sur un bout de rocher.
L’extrême solitude imposée à cet esprit mondain menace de faire basculer sa raison, malgré la lutte de chaque instant qu’il mène avec toute sa volonté. Jusqu’au jour où il fait la rencontre de Vendredi, le sauvage qu’il sauve d’une mort atroce. Avec ce dernier se développe une curieuse relation de type colonial où le civilisé ne peut s’empêcher de considérer le sauvage avec condescendance et le traiter comme inférieur à lui. Cela jusqu’à l’arrivée d’un bateau dont le capitaine reconnaît le célèbre comédien et l’invite à son bord. Mais Philippe de Nohan n’est plus le même homme. Confronté à ce vernis de civilisation dans lequel il s’était tant complu, il le voit aujourd’hui dépouillé de ses fards et le rejette, horrifié. Il fera le choix de rester sur son île, non sans avoir au préalable rendu la liberté à son compagnon "sauvage" Celui-ci décidera-t-il de partir avec le navire ou restera-t-il sur l’île avec son ancien maître?
Prix de la critique internationale au Festival de Locarno, le film a été présenté en première au festival de Namur, avant de sortir au Flagey, à l’initiative de la Cinémathèque. A cette occasion, le cinéaste franco-belge était à Bruxelles, en compagnie de son comédien principal. Nous les avons rencontré pour vous, autour d’un lait russe et d’un jus de tomate, pour parler du film, et aussi d’eux-mêmes.

Yvan Le Moine naît en 1959 dans un quartier pauvre de Nice et grandit, comme il le dit lui-même " à l’école de la rue ". A l'âge où Rimbaud faisait des vers, on le retrouve à Charleville Mézières au petit séminaire de St Jean.
Bien vite toutefois, notre homme change d’orientation et entame une vie d’errances et de petits métiers qui le mèneront progressivement vers le cinéma (de ferrailleur à critique et animateur de ciné-club, participant à la création de deux salles alternatives). " Je suis un inconditionnel d’Orfeo Negro et de La mélodie du Bonheur " , nous explique-t-il, " la pureté et son contraire. A l’école de la rue, j’ai compris que faire du cinéma, c’est un boulot magique. Dans un film tu peux tout faire: braquer une banque et faire ce que tu as envie du pognon, vivre la plus belle des histoires d'amour, ce que tu veux ". Il a quand même l'âge du Christ lorsqu’il rentre en section réalisation à l’IAD.

image du film" Quand tu es un môme qui vit dans un HLM, qui met des pulls pour paraître un peu plus épais, qui se demande comment faire pour vaincre une certaine timidité, la dernière chose que tu peux imaginer, c'est comment on fait du cinéma. Cela parait inaccessible. Puis, un jour, la vie, les rencontres, l'expérience qu'on a du monde font qu'on peut se dire que tout est possible, à condition de le vouloir vraiment". C’est donc en Belgique que ce français du sud se retrouve à étudier le cinéma. Un pays que, professionnellement, il ne quittera plus."Je me sens extraordinairement belge dans ma manière de travailler. En Belgique, on est des artisans et je suis bien dans cette atmosphère. Le cinéma n'aurait jamais du cesser d'être un artisanat. On fait un peu de tout, du balayage du bureau à la promo du film. Ici, je ressens une appartenance à une communauté de réalisateurs. Il n'y a pas cette rivalité sauvage et un peu mesquine que l'on connaît parfois à l'étranger. Il y a une tolérance dans le regard, on apprécie le travail de l'autre. Donc je me sens heureux d’exercer mon métier en Belgique même si de nombreux réalisateurs n'ont pas la possibilité de faire les films qu'ils mériteraient parce qu'il n'y a pas de sous. Je vis dans le sud de la France parce que j’ai besoin de soleil, mais j'ai gardé ma maison de production ici. C’est ici que sont tous les gens avec qui j'aime collaborer (qui sont d'ailleurs généralement les mêmes qu'à mes débuts). Travailler avec la même équipe est un confort extraordinaire. Il n'y a besoin de rien prouver, rien expliquer. On est en confiance et dans ce métier, il est indispensable de pouvoir faire confiance à des personnes de talent.".

Vendredi... est le deuxième long-métrage d'Yvan, sept ans après Le Nain Rouge. Deux adaptations de romans de Michel Tournier. "Un hasard. Je suis tombé amoureux de ce bouquin comme j'étais tombé amoureux du premier. Mais rien de cela n'est prémédité, et pour les suivants, la roue va tourner". Un auteur que l'on pensait plutôt difficile à adapter, car réputé très littéraire.
"Dans un sens c'est facile car Tournier n'aime pas le cinéma. Il se fiche complètement de ce qu'on peut faire et donc il vous laisse une liberté d'adaptation totale. Il n'y a pas les jeux de pouvoir, les relations tendues avec quelqu'un qui veut défendre à tout prix l'intégrité de son oeuvre. J'ai pu d'un médecin faire un comédien et adapter librement sans subir les foudres d'un auteur. Ceci dit, il y a quand même 21 versions du scénario. Je pense avoir respecté l'équilibre général du roman. Mais j'ai du mal à parler du bonheur.
Donc, quand la relation entre Robinson et Vendredi devient fusionnelle, je reste pudique. Et puis j'ai clairement adopté le point de vue de Robinson, parce que je ne suis pas noir, et je trouve que cela n'aurait pas été honnête de parler du point de vue du noir. Je me suis particulièrement efforcé de décrire ce qu'on devient, et le rapport à l'autre qu'on développe après 15 ans de solitude sur une île. Comment un homme intelligent, cultivé, libéral qui normalement à la capacité d'être ouvert à toutes les formes d'esprit, se découvre raciste, parce qu'il a un fusil. 
Chez une brute bornée, fasciste, c'est facile à décoder. Mais chez quelqu'un d'intelligent, sensible et de gauche, c'est plus difficile. Cette dualité de sentiment, résumé par la phrase, « tout me disait d'en faire mon égal et tout mon être criait le contraire » est ce qui m'intéressait. Et il a fallu qu'il y ait un 11 septembre dans mon film (l'arrivée du bateau civilisé) pour que l'homme blanc se rende compte de l'ignominie de son attitude. C'est en voyant le comportement de ses semblables que lui même réagit et décide à ce moment de retourner à la vie sauvage."
"A ce moment", intervient Philippe Nahon, "il rejette la vie sophistiquée et superficielle qui l'a fait exister pendant des années, puisqu'il était comédien, donc quelqu'un qui ne vit que par et dans le regard des autres. Mais il a eu 20 ans de solitude complète et en deux heures, il voit avec des yeux dessillés ce qu'est la civilisation. Et il se dit : «je préfère ma vie plutôt que ces horreurs». 

En fait, il ne retourne pas à la vie sauvage mais à la vraie vie, telle qu'il l'a découverte. Cela me parle bien, cette réaction. Je ne pense pas que j'irais jusqu'à m'isoler sur une île déserte mais, à certains moments, j'ai très envie de dire merde à la société, parce qu'elle est épouvantable. Après 1940, on a dit «plus jamais cela» et cela recommence de plus belle, partout dans le monde..."
Philippe Nahon, c'est un tempérament dans le cinéma français. Un personnage massif, au look de catcheur fatigué, mais doté d'une énergie intérieure peu commune. C'est l'inoubliable boucher de Carne et de Seul contre tous, les deux films coup de poing de Gaspard Noé. Il était également de l'aventure d'Irréversible , du même réalisateur, et de La Haine, de Kassovitz. Récemment, c'était le chef des villageois qui dérouillent Jackie Berroyer et pourchassent Laurent Lucas dans Calvaire, de Fabrice du Welz. Là, il finit juste de tourner avec Benoît Mariage. Le cachet du Robinson mutique et brutal, et en même temps sensible et cultivé rêvé par Yvan Le Moine, c'est lui qui le lui donne.
"Je ne pense pas qu'au début, j'avais le personnage tracé que je retrouve à l'écran" explique Yvan."Philippe a créé quelque chose qui m'a étonné. J'ai découvert le personnage en même temps que lui.Ce qu'il lui a apporté tient de la magie. Je crois que, de ma vie, je n'oublierai pas la fin du film, quand il est avec les dames dans le bateau. Il affiche une absence totale d'intérêt qui est exactement le personnage, alors que le côté sage désabusé aurait pu prêter à toutes les caricatures. Mais ce soir là, il était cette personne qui n'est plus dans ce monde là, et cet ailleurs indéfinissable dans lequel était le personnage se lisait sur son visage. Et on comprend quand on voit l'écran qu'il retourne sur son île".

Pour Philippe Nahon, "le personnage prend corps petit à petit dans les réflexions d'avant tournage, dans les discussions avec le metteur en scène et puis au fil du tournage. Le costume, la perruque, la moustache, la barbe, le fait d'aller pieds nus ou de marcher avec des chaussures à talon, cela aide puissamment pour le faire naître. Et il n’y a pas que mon jeu, le personnage, c'est aussi les indications d’Yvan. Et l'équipe : sa présence, son attention, son travail. La maquilleuse, par exemple, a fait un travail formidable. Non seulement elle maquillait et, le soir venu, démaquillait ; mais elle avait encore une heure de boulot après pour nettoyer le postiche. Chaque moustache, chaque perruque était bichonnée pour recommencer le lendemain. Et avant le tournage, on passait encore à l'inspection pour voir si tout était raccord. Moi, tout ce que j'avais à faire, c'était traduire les humeurs d'un personnage solitaire et en constante évolution. Trouver le geste, la mimique, le clignement d'oeil adéquat."

En face de lui, Alain Moraïda, un jeune réunionnais dont c'était le premier rôle au cinéma. Yvan raconte: " Je crois qu'il est beaucoup plus passionné par le football que par le cinéma, et il s’est présenté, je pense, parce que sa maman avait insisté. Quand il est arrivé au casting, je lui ai fait exactement le même coup qu'à tous les autres pour voir ce qu'il était vraiment. Je lui ai demandé de me rendre mon portable, comme s'il me l'avait volé. Certains comédiens le prennent de très haut, s'en vont, et je les laisse partir. D'autres comprennent la manoeuvre et jouent la comédie, genre « pas vu pas pris». Lui, il s'est contenté de lever les yeux au ciel un long moment, puis il m'a regardé en pleine face, et il m'a dit «Jamais», pour me dire qu'il ne me rendrait jamais mon portable. C'était gagné. Après, pendant une bonne partie du tournage, on ne l’a surnommé Jamais. Je le sentais nerveux avant chaque scène et il me regardait, l'air de se dire: «Est-ce que ce type se rend compte que je ne sais pas jouer la comédie et que je vais plomber son film?». Mais moi, pour qui l'essence d'un comédien n'est pas dans son jeu mais dans ce qui émane de lui, je le laissais aller avec un plaisir jubilatoire; et il est formidable dans le rôle."
Les extérieurs du film ont été tournés à La Réunion. Un pays de carte postale, avec la plage de sable blanc, la végétation luxuriante... Pas vraiment ce qui ressort du film, avec ses paysages inhospitaliers, ses lumières dures, contrastées. Yvan s'explique "On essaye d'adapter les décors, les coutumes et le lieu -car la nature est le troisième personnage du film - en adéquation avec ce qu'on veut raconter. Son île est une terre inhospitalière, pour Robinson. Le film évolue en fonction de ses sentiments et de son adaptation au monde. Et donc le film est majoritairement tourné sur des plages de lave noire, peu accueillantes, avec des falaises, des vagues énormes. Mais ce n'était pas non plus un tournage à la Herzog. On n'a pas voyagé en pirogue jusqu'aux confins du monde, on a très peu coupé de têtes. Pas loin, il y avait du macadam, des routes, une poste à 100m, bref la civilisation. Et il y a aussi des moments où la nature est plus belle: quand arrive le navire, ou lors de la réconciliation de Nohant et de Vendredi."

Vendredi..., de l'aveu de son réalisateur, est la deuxième partie d'un «septique», c'est-à-dire une série de sept films, tournés autour du thème des sept péchés capitaux. Une idée qu’Yvan Le Moine explique avec du recul, et un petit sourire. "C'est bien de faire semblant d'avoir une pensée profonde, longue et méditative sur le monde, l'amour, les êtres, les guerres...Un septique, cela veut bien dire ce que cela veut dire. Pendant que d'autres font des trilogies, d'autres encore des décalogues ou des diptyques, un septique me paraît bien correspondre à l'état d'esprit que j'ai par rapport au monde et à ses soubresauts." Quand aux 7 péchés capitaux, c'est un thème récurrent chez Le Moine. Souvenez vous du film à sketches avec Robert Mitchum, dont il fut l'un des principaux instigateurs. "On a chacun sa musique. Pas plus grande ni plus belle qu'une autre, mais c'est la nôtre. En tous cas, si on n'a pas sa musique, c'est un peu triste de faire ce métier. Ce que j'aime c'est quand on ouvre la porte d'une salle de cinéma et qu’on se dit tiens cela c'est un film de Bergman (par exemple), il n' y a pas à s'y tromper. Avoir ma musique, je ne dirai pas que c'est mon ambition ultime mais... nos métiers sont faits aussi de ces ambitions là".

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