Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
13/02/2007
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Zéro dB d'Aurélien Bodinaux

Les yeux ont des oreilles
Aurélien Bodinaux est un jeune réalisateur sans peur ni reproches. Son diplôme de l’INSAS en poche, il quitte Bruxelles pour entreprendre des études de réalisation à la Nouvelle-Orléans…pas banal ! Cette destination n’est pas le fruit du hasard. Ce passionné de jazz qui avait déjà réalisé C’est l’amour qui passe sur le trompettiste Nicholas Payton en 2003, nous revient ici, avec Zéro dB, un documentaire qui suit pas à pas le processus de création du musicien Nicolas Thys.

On nous parle de plus en plus d’une renaissance du documentaire. En 2004, en effet, Cannes osait décerner la fameuse palme à Fahrenheit 9/11, on avait plus vu cela depuis 1956, depuis que Jojo le mérou émouvait les foules dans Le Monde du silence. Jojo a laissé sa place à Bush, le lyrisme à la politique, les gros poissons évoluent comme le monde. Malgré ce renouveau tant annoncé, le documentaire sur l’art reste, lui, un objet rare, avec ses codes, ses spécialistes, ses réseaux, ses conditions particulières, souvent précaires, de financement et de diffusion. Ceux sur la musique paraissent tout juste un peu mieux lotis que les films sur la littérature ou sur les arts plastiques, mais ils sont trop souvent soit une simple captation d’un concert légendaire, soit un prétexte pour aborder un contexte historique ou encore une fois, politique....Car comment filmer la musique ?
Aurélien Bodinaux se frotte au genre du documentaire musical pendant que Nicolas Thys frotte les cordes de sa basse, et que Stéphane Galland frotte des pots en terre pour en faire sortir quelque chose....un son, un rythme, de la musique, enfin ! Ici, la musique ne se réduit pas au simple état de narratrice, elle est le centre de cette histoire, l’héroïne du film. Ainsi peut-on suivre deux processus de création parallèlement, celui du réalisateur et celui du musicien, car musique et images se construisent ensemble, interagissent, s’entremêlent sur un air à quatre temps.

Temps 1 : Brainstorming, comme disent les zangliches, tempête dans le cerveau, remue-méninges quoi ! Comment fait-on alors ? Musicien, réalisateur, ingénieur du son s’interrogent. Paroles, chuchotements, se terminent sur un brouhaha confus...A nous de découvrir ce qu’ils  auront enfin décidé.
Temps 2 : Composition. Nicolas se concentre sur sa basse, hésite, fait, défait, refait. Le casque sur les oreilles, il tente de faire sortir la musique imaginaire qui trotte dans sa tête, une musique parfaite. S’il y parvient, alors ce sera un peu comme s’il “touchait Dieu du bout des doigts”.   
Temps 3 : Répétition-Enregistrement. Nicolas convoque Pierre van Dormael et Stéphane Galland au studio. Essai : Stéphane, accroupi devant des dizaines de verres, pots, cruches, vases et autres récipients insolites, nous laisse béats d’admiration devant les sons qu’il en extirpe... Doute : on se serre fort dans les bras pour se rassurer. Il faut faire et refaire, jusqu’à épuisement, jusqu’aux fous rires nerveux.
Temps 4 : Ecoute. Chut ! Nous aussi on écoute le morceau enregistré. La caméra se fait malhabile, elle ne cadre pas droit, puis décide de s’en aller tout à fait. Elle n’a plus rien à faire ici, le morceau est terminé, le film aussi. Discrète, la caméra cède la place à d’autres images, statiques cette fois, une série de photos la remplace.Ce documentaire questionne ainsi le son et les images, leur présence et leur absence. Le titre choisi, Zéro dB, évoque aussi le silence absolu et par là, ce son intérieur que l’on pourrait entendre à zéro décibel. Aurélien Bodinaux nous livre ici un film intelligent et d’une grande spontanéité. On attend avec impatience le long métrage qu’il prépare sur la mémoire, mais on n’en sait pas plus pour l’instant !

commentaires propulsé par Disqus