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Jean-Michel Vlaeminckx . Le regard des regards. Yellow Now/ Côté photo- Cinergie

Publié le 25/04/2018 par Serge Meurant / Catégorie: Livre & Publication

Chaque labyrinthe 
mène au minotaure 
et le voyage préparé 
pour une noce 
dans la douceur 
d’une autre lumière 
est le lieu de ta disparition 
nous sommes séparés de toi 
de la clarté de ton regard 
notre coeur se défibre 
déposent les souvenirs.

C’est au retour de l’enterrement de Jean-Michel Vlaeminckx, en juillet 2014, que j’écrivis ce court poème à sa mémoire.
Pensionné, j’avais commencé à écrire pour Cinergie où je le croisais souvent avec la légèreté d’amis lointains. De trois ans mon aîné, il avait participé comme moi en 1968 au petit groupe réuni autour du philosophe George Miedzianagora sous le signe d’Elisée Reclus.
Par la suite, nous nous perdîmes en chemin et pourtant, le livre de photographies intitulé « Le regard des regards » représente pour moi un album de famille. Il y eut d’abord, écrit Jean-Michel, cette initiation au métier de photographe de cinéma lorsque Micheline Créteur l’emmena avec ses appareils photos sur le tournage d’un film de Robbe De Hert, en 1983. Or, j’étais très proche de Micheline avec qui je collaborai plusieurs années au Centre du Cinéma
C’est dire mon émotion à regarder les photographies de Jean-Michel dont je ne connaissais pas l’existence jusqu’à récemment. C’est toute une époque qui ressuscite pour moi.
Dans les années 80/90, Secrétaire de la Commission de sélection des films, j’accueillais les cinéastes qui soumettaient des projets, nous allions prendre un café ensemble. Ceux-là même dont je découvrais les portraits de jeunesse, pourrait-on dire à leur propos.
Certains, comme Boris Lehman, dans «  Mes entretiens filmés », sont venus me filmer.
Ce qui me frappe dans les portraits réalisés par Jean-Michel Vlaeminckx, c’est leur naturel. Qu’il s’agisse de suggérer l’attente quelque peu impatiente d’un train par Jean-Jacques Andrien, photographié à travers une vitre où se surimpressionne le reflet de la gare éclairée (1984) ; ou de Micheline Créteur à travers une porte vitrée au Botanique. Elle semble intimidée avec son écharpe fleurie. Pourtant, elle était décidée autant qu’aimable.
Il y a aussi les portraits des fondateurs, comme Henri Stork, Paul Meyer, Jacques Ledoux, Adelin Trinon.
Le premier, photographié en 1991, est semblable à l’icône du cinéma documentaire, avec dans le sourire et le regard, le contentement de soi.
Paul Meyer, assis sur un banc, cigare à la bouche, les mains nouées, nous regarde avec ce qui pourrait sembler une certaine amertume.
Jacques Ledoux, derrière un bureau chargé de dossiers, accueille le photographe avec ce visage lunaire et l’expression mélancolique et moqueuse d’un félin.
Adelin Trinon, enfin, fut notre maître en cinéma, dont le cours au Musée du Cinéma enfiévrait les cinéphiles. Il portait en lui une grande tristesse, en témoigne la sévérité de son visage.

Ces années voient aussi la naissance du cinéma direct. J’organisai à l’INSAS, en 1982, l’un des premiers séminaires consacrés à l’oeuvre de Johan Van Der Keuken. Ses films furent ensuite tous montrés à « Filmer à Tout Prix », jusqu’à la mort du cinéaste. Il s’était lié d’amitié avec Micheline Créteur et avec moi.
André Colinet, Marcel Hanoun et Manu Bonmariage sont photographiés caméra à l’épaule.

Le film réalisé aujourd’hui par Emmanuelle Bonmariage sur son père montre l’indispensable usage de cette caméra à l’épaule dans le face à face avec le monde.

Les grands cinéastes du documentaire de l’époque figurent également dans le livre, Robert Kramer, Werner Herzog, Nicolas Philibert, Frederick Wiseman s’appuyant de la main sur le buste sculpté de Boris Lehman.

Passionnantes les explications données par Jean-Michel sur le métier de photographe de plateau dans un entretien avec Claude Savaroc. Il cite notamment l’album que l’agence Magnum a publié sur les photos de cinéma : c’est une approche complémentaire à celle du film.
« Sur le plateau de tournage, Jean-Michel cherchait la complicité qui se tisse entre les protagonistes : réalisateurs, scriptes, chefs opérateurs, maquilleurs, comédiens. Ses photos, celles qu’il estimait réussies, en sont toutes habitées ... », écrit Dimitra Bouras qui est à l’initiative du livre et de l’exposition.
Etonnante photo de Michel Baudour et d’Antoine Meert lors du tournage de «Antoine Webern» de Thierry Knauff en 1993.
Enfin, plusieurs portraits de femmes rayonnent d’une sorte d’intimité silencieuse et sans effet de séduction : Jane Birkin, Carole Courtoy et surtout Chantal Akerman. Clarté des visages et des regards...
Ces photographies constituent les archives du cinéma belge pendant trois décades décisives de son développement. Leur exposition à Cinematek les a fait découvrir ainsi que le livre qui l’accompagne. La reconnaissance de l’œuvre de Jean-Michel Vlaeminckx devrait se poursuivre par leur conservation et leur diffusion.
C’est ce que nous souhaitons aujourd’hui en cet hommage amical.

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