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Sofia de Meryem Benm’Barek-Aloïsi

Publié le 27/11/2018 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

La mauvaise réputation 

Sofia (Maha Alemi), 20 ans, vit avec ses parents à Casablanca. Introvertie, ordinaire, elle sort peu et n’a pas de petit ami. C’est du moins la version officielle. Suite à un déni de grossesse, la jeune femme se retrouve dans l’illégalité en accouchant d’un bébé hors mariage. L’hôpital ne lui laisse que 24 heures pour fournir les papiers du père de l’enfant avant d’alerter les autorités. Pour ses parents, l’annonce de son accouchement soudain est non seulement un choc mais une véritable trahison. Se prétendant humiliés, déshonorés, ils mettent leur fille devant un ultimatum : elle devra leur présenter le père, obliger ce dernier à reconnaître l’enfant (une petite fille) et à l’épouser dans les jours qui suivent. Sofia a pour seule alliée sa cousine Lena (Sarah Perles). Ensemble, elles vont entamer une course contre la montre à la recherche d’un père.

En ouverture du film, l’article 490 du code pénal marocain annonce la couleur : « Sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an, toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ». 

La condition de la femme dans les Etats du Maghreb est un sujet épineux, déjà traité ces derniers mois dans le brutal La Belle et la Meute, qui se déroulait en Tunisie. Ici, derrière le sujet des droits bafoués des femmes, se profile un mal tout aussi insidieux : l’hypocrisie d’une société qui marie ses enfants de force par intérêts économiques. En toile de fond, un Casablanca où Rick (Bogart) et Ilsa (Bergman) ne mettraient définitivement plus les pieds. A coups de pots-de-vin et de petits arrangements, les parents de Sofia magouillent pour tenter de contourner sa peine de prison et ainsi, de dissimuler la situation aux yeux du monde. Car au Maroc, la honte dicte au bon peuple ses moindres faits et gestes, même chez les plus aisés. Sofia, en effet, est issue d’une famille de la moyenne bourgeoisie, qui s’apprête à monter une affaire juteuse avec différents associés. Parmi ces derniers, l’ambigüe Leïla (Lubna Azabal), la mère de Lena, qui voit toute cette affaire d’un mauvais œil et ne voit plus en Sofia, autrefois sa nièce adorée, qu’un obstacle qui vient lui mettre des bâtons dans les roues. Pour ces braves gens, plus préoccupés par le qu’en-dira-t-on et par le profit que par le bien-être de leur enfant, il s’agit avant tout de sauver les apparences.

Pour ne pas provoquer de scandale, Sofia doit cacher son bébé et épouser dans l’urgence un jeune homme qui ne l’aime pas : Omar (Hamza Khafif). Issu d’une famille pauvre et populaire, ce dernier est lui aussi acculé par les siens, trop heureux de faire leur entrée dans la cour des parents aisés de leur nouvelle belle-fille. C’est donc uniquement dans la perspective d’épouser une femme de la classe supérieure qu’Omar reconnaît ce bébé, qui n’est d’ailleurs peut-être pas le sien ! Seule Sofia connaît l’identité du père. Omar est sa « version officielle », mais la jeune femme semble garder enfoui un douloureux secret. Le dévoiler la démange, mais la honte et les pressions sociales et familiales la poussent à inventer une fiction et à s’y tenir. Elle ne se rend pas compte que, plus les mensonges s’accumulent, plus le château de cartes risque de s’effondrer.

Les fractures de la société marocaine se reflètent dans la dualité entre les deux personnages féminins principaux : Sofia est peu éveillée, pas débrouillarde pour un sou, toujours stoïque. Impuissante face à la dureté du monde adulte, elle reste passive en toutes circonstances et se repose sur l’aide de sa cousine. Sofia ne prononce que quelques mots durant le film, murée dans un mutisme dont elle n’émerge que pour mentir. De victime tragique portant un lourd fardeau, elle devient l’oppresseur, autant par nécessité que par opportunisme. Prise au piège d’une situation inextricable, elle cherche uniquement à sauver sa peau, sans se soucier des conséquences de ses actes sur Omar, qui devient prisonnier à son tour.

Le contraste avec Lena est énorme. Pétillante, brillante, pleine de vie, éprise d’un fort sentiment de justice, cette dernière a été élevée à l’occidentale. Elle parle un français impeccable (celui de Sofia, médiocre, lui a valu de perdre son dernier boulot…) et n’hésite jamais à s’indigner à haute voix. Contre les injustices faites aux femmes, à sa cousine, mais également contre les propos de sa mère, qui tient absolument à signer son gros contrat et l’exhorte à abandonner Sofia à son sort. Les scènes de disputes entre Lena et Leïla nous valent quelques joutes verbales réussies et une réflexion passionnante sur le sens des responsabilités. A vouloir faire éclater la justice coûte que coûte, Lena ne risque-t-elle pas de faire s’effondrer l’empire financier durement acquis de sa mère ? N’y a-t-il pas un moment où il vaut mieux se taire et oublier ses beaux principes ? Pourquoi défendre Sofia si celle-ci n’endosse pas un minimum la responsabilité de ses actes ?

Le Maroc est décrit comme une société sclérosée, tiraillée entre modernité et religion (deux concepts qui ne font jamais bon ménage), qui oppresse sa jeunesse et s’autodétruit dans ses traditions. Omar est l’emblème de cet échec sociétal. Présenté dans un premier temps comme une jeune homme affable et doux, il risque, après avoir été obligé d’endosser un rôle dont il ne voulait pas, de devenir un mari abusif et infidèle, comme le laisse sous-entendre un dernier plan glacial. Prisonnière d’un cercle vicieux, Sofia s’est sortie d’un traquenard pour foncer tête baissée dans une embûche créée par elle-même. Réalisé avec pudeur mais sans auto-censure, Sofia (Prix du meilleur scénario dans la section Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes) montre que, sans prise de responsabilité, une injustice en entraîne toujours une autre. Ce premier long-métrage d’une réalisatrice prometteuse fait brillamment le portrait d’un pays étouffant, en forme de serpent qui se mord la queue.

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