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Nuit noire d'Olivier Smolders

2006-04-01

Cette critique est parue dans le Webzine n°104

Nuit Noire, le film d’Olivier Smolders est un film passionnant pour peu que vous vous amusiez à déchiffrer les stéréotypes qui guident le récit de la vie. Encore que le schéma archi-connu de l’Odyssée lui convienne. Un personnage, qui en parcourant un certain trajet, rencontre différents obstacles comme autant d’épreuves qu’il doit affronter. Dans Nuit Noire, le personnage est un entomologiste qui combat ses fantasmes nocturnes. Film singulier qui agit par contamination, il sollicite la participation du spectateur, lui offrant une place privilégiée dans la ronde des images. Le film, tourné en haute définition numérique, a été le premier à utiliser la Viper Thomson (voir webzine n°82).
Nous vous présentons ce film ainsi qu’un entretien avec Olivier Smolders, son réalisateur, le tout accompagné d’images en streaming et une bande son du réalisateur lisant deux passages de La Part de l'ombre, le livre qu’il vient de publier aux éditions Les Impressions Nouvelles.

Nuit Noire, le premier long métrage d’Olivier Smolders, est une sorte de cauchemar nocturne sur le double, mais aussi sur la maternité traitée, non pas dans sa version doloriste religieuse, mais dans une version païenne, comme source de fécondité, de régénération de l’espèce.. Nuit noire ne suit pas un ordre chronologique, même s'il y a un fil rouge ou mieux, une trame pleine de trous que le spectateur est invité à combler. A partir de là, comme dans notre vie nocturne, les associations d’idées font flèche de tout bois. Le challenge consistant à livrer les méandres de l’inconscient d’Oscar, l’entomologiste dont on suit le parcours nocturne.

Rêve reposant sur une réalité ou l’inverse. C’est loin d’être évident lorsqu’on sait que l’inconscient est ce qui est non maîtrisable, et que, lorsqu’on prend conscience du refoulé, qu’on le « cadre », sitôt, il se fige, s’embaume. Mais n’est-ce pas là le travail du cinéma, embaumer le réel, en sauvegarder des fragments ? Olivier Smolders y revient plusieurs fois en intégrant la projection de films super 8, en noir et blanc dans la continuité, en couleurs. Le travail du refoulé nous est donc montré dans toute sa brutalité, et ses liens apparemment les plus irrationnels à la manière des cadavres exquis chers aux surréalistes.

D’abord peu enclin à mettre en chantier un film qui, suite aux difficultés du cinéma d’auteur à trouver une place à côté du tout à l’image commercial, lui paraissait un exercice un peu vain, il a écrit un scénario de court métrage qui s’est développé dans un mouvement de spirale en long métrage. La raison propose et le désir dispose. Pour éviter les pièges du psychologisme et du sentimentalisme, Olivier Smolders s’est inspiré du modèle narratif des surréalistes

(collages, citations, lieux communs, provocations burlesques) écrivant des notes pendant près de dix ans.En lisant La Part de l’ombre (1), on assiste à la création d’Oscar et à la rapide disparition de Marie-Neige. Absence insupportable qui va former le fil rouge d’un récit éclaté en mille fragments qu’on laisse le soin au spectateur de reconstituer. Et ce malgré les réserves de producteurs obligeant Smolders à s’inscrire dans un genre défini : le fantastique, afin de rassurer des partenaires financiers dubitatifs.
L’auteur nous précise que Nuit Noire, né d’une passion pour les insectes, se veut un film « de sensations visuelles et sonores » et s’est voulu, dès le départ, porteur d’une certaine pénombre. La figure du noir y est donc primordiale, « anthracite brillant » comme les insectes, leur grouillement. Les insectes étant « les enfants de la nuit ».
Mais Nuit noire n’est pas seulement un film qui joue sur le référent, allume les stéréotypes, les chromos, les cartes postales, les clichés, c’est aussi un film qui, de par sa dilatation singulière de l’espace-temps, invite le spectateur à la rêverie, à la bifurcation, lui met entre les mains un jeu de l’oie dont il peut, suivant le fil de sa perception, jouer une ou plusieurs parties. Olivier Smolders nous invite à partager ses jeux en ouvrant son armoire à jouets et permet à chacun d’entre nous de se faire son cinéma. Il nous livre un monde fragmenté, confrontant désir et fantasme, chaud et froid, art et icône saint-sulpicienne. Le côté Afrique coloniale à travers les récits populaires véhiculés (on pense aux extraits des films d’André Cauvin, en noir et blanc, qui y sont insérés) vous renverra à Tintin au Congo d’Hergé ou à La Griffe Noire (les aventures d’Alix) de Jacques Martin. « Je préfère le mystère au suspens » , avoue Smolders. Vous voilà prévenu.

On s’en voudrait de ne pas signaler le travail sur la couleur effectué dans la gamme des dorés, des ocres, des bruns de Sienne (2), rendu possible grâce à l’emploi de la HD numérique Viper Thomson. Ainsi que la musique de Miam Monster Miam, un compositeur pour qui Smolders a ensuite écrit, tel Lynch pour Twin Peaks, des chansons qui figurent sur un nouvel album qui vient de sortir sous le titre Soleil Noir. Nuit Noire étant un film qui invite à la polysémie, nous vous conseillons de le voir avec vos amis. Après la séance, vous découvrirez que vous n’avez pas vu le même film!

Jean-Michel Vlaeminckx

(1) Olivier Smolders, La Part de l’Ombre, Les impressions Nouvelles

(2) On ne peut s’empêcher de penser à la peinture et à ce que nous en dit Jacques Aumont dans la relation qu’elle peut entretenir avec le cinéma. Leur relation n’est intéressante « que comme si elle se présente comme autre chose que la narration et la représentation et comme une modalité très particulière de la fiction » in Matière d’images, éd. Images modernes.

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