Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2015
Mots-clés : documentaire, ville, Bruxelles,
 

Archibelge, une série de trois documentaires

Le beau, le laid et la truelle

La Belgique est-elle le pays le plus laid du monde? C'est le postulat de départ du projet Archibelge qui se décline en un long métrage, une plateforme web et une série documentaire (3x52') à laquelle est consacré cet article. Plongée au cœur d'un pays à l'architecture aussi incohérente qu'unique.

Qu'elle soit le fruit de politiques publiques hasardeuses ou de choix esthétiques pour le moins singuliers de particuliers, l'architecture belge se distingue autant par sa diversité que par son incohérence. Sofie Benoot, Gilles Coton et Olivier Magis mettent un coup de projecteur sur ces spécifités via Bruxelles, la côte et la chaussée. Les images d'archives judicieusement incorporées côtoient dans chaque film les nombreux témoignages d'habitants. En effet, Archibelge ne se contente pas d'être un panorama de bizarreries, il place le citoyen au centre de son dispositif et pose une foultitude de questions sur la manière dont nous vivons.

Bruxelles, ou la quête d'identité d'Olivier Magis

Bruxellisation: terme utilisé par les urbanistes pour désigner les bouleversements urbanistiques d'une ville livrée aux promoteurs au détriment du cadre de vie de ses habitants, sous couvert d'une «modernisation» nécessaire. [wikipédia].

Dans les années 60, le populaire quartier Nord se transforme, les maisons d'alors laissent place aux modernes tours en verre. Les habitants sont relogés notamment dans de grands ensembles telle la "cité modèle", devenue depuis l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Les tours du quartier nord sont toujours debouts, glaciales comme le vent qui se faufile sans peine entre les gratte-ciels, glaciales comme l'absence de vie qui y règne dans le quartier une fois que les employés ont quitté leurs bureaux.

L'heure est à la transformation radicale, la modernité triomphante débarque sous influence états-unienne. Bruxelles doit aussi s'adapter à son nouveau statut international. Avec l'arrivée de l'Union Européenne et de l'Otan, elle devient peu à peu l'un des centres le plus important du monde. Alors on transforme. La location de bureaux rapporte? On en construit des millions de mètres carrés dont la plupart sont vides aujourd'hui. On déplace, on exproprie, on rase, on bâtit, on détruit, on reconstruit. Si la capitale belge n'est bien entendu pas la seule à subir ces phénomènes, ils sont ici particulièrement amplifiés comme si Bruxelles n'avait été qu'un gigantesque terrain de jeu pour promoteurs. Une même rue peut ainsi accueillir des dizaines de styles architecturaux différents. Un patchwork étonnant qui ravit certains et en désespère d'autres.

Et les habitants alors? Olivier Magis nous convie à une visite très particulière avec des navetteurs flamands, qui travaillent à Bruxelles mais ne font qu'y passer. L'objectif étant de montrer qu'il est tout à fait possible d'y vivre, et même plutôt bien. Une visite qui s'achève par la rencontre avec une habitante membre d'un groupement de citoyens nommé Brutopia. Ceux-ci ont construit leurs logements afin de vivre la ville de façon plus conviviale, où l'entraide et la solidarité priment. L'occasion de rappeler que ce sont d'abord les habitants qui font une ville et non l'inverse. Les collectifs essaiment à travers Bruxelles comme le collectif Josaphat. Celui-ci entend intervenir et peser sur l'aménagement de la friche du même nom afin que les erreurs du passé ne se répètent pas, que l'intêret des habitants passe avant ceux du privé.

Il faut dire que la bruxellisation ne semble pas s'arrêter. Olivier Magis nous fait pénétrer dans la tour Up-site, le plus grand gratte-ciel résidentiel du pays. Une tour isolée de 142 mètres de haut implantée au bord du canal sans aucune cohérence avec les quartiers alentours. Des appartements luxueux, une salle de cinéma, une piscine qui permet à l'enfant habitué à la piscine de papa de vouloir venir dans l'appartement de maman. Une tour comme un doigt d'honneur, avant-garde d'un projet dont ne sait s'il verra le jour mais que les bruxellois attendent avec impatience depuis des années : la construction d'une marina sur le canal Bruxelles-Charleroi, qui permettra à tout un chacun de rejoindre la mer du Nord sur son voilier.


La côte, vue sur mer de Sofie Benoot

La côte belge : un véritable mur de l'Atlantique, comme si l'on avait coulé une seule et unique plaque de béton. Un littoral sacrifié sur l'autel du tourisme de masse qui en fait l'une des destinations touristiques à la plus forte densité au monde. Cet impressionant amas d'immeubles paraît pourtant bien fragile face à l'inexorable montée des eaux. La CôteVue Sur Mer nous apprend ainsi que l'une des solutions envisagées pour contrer ce problème est... de construire sur la mer!
Vue sur Mer de Sofie Benoot
La photographie, superbe, transforme en véritables pyramides certains de ces bâtiments semblables pourtant "à des caravanes que l'on aurait empilées". Sofie Benoot se focalise sur l'immédiat front de mer, l'étalement urbain et sa cohorte de bars, restaurants et autres lieux dédiés à la consommation restant hors-champs. En effet, la réalisatrice s'intéresse aux habitants passionnés et non aux touristes de passage. On retrouve chez eux la fascination séculaire de l'homme pour la mer, une fascination qui attire irrésistiblement ces individus sur cette côte qu'ils protègent et qu'ils chérissent, et où ils s'installent afin de trouver un meilleur cadre de vie. Un cadre qui prend la forme de la baie vitrée qui leur permet de contempler quotidiennement cette mer tant aimée. Après tout, la laideur, on ne la voit pas de l'intérieur.


La Chaussée de Sofie Benoot et Gilles Coton

Le salon donne pour de nombreux belges directement sur la chaussée. La pièce illuminée par ces fenêtres était jadis la plus importante du foyer. Mais au fil des ans, les habitants ont tournés le dos à la route et au flot incessant des voitures. Le cadre s'est déplacé à l'arrière de la maison et l'on observe désormais l'apaisante campagne qui continue de se faire grignoter.
Flash-back. Après la seconde guerre mondiale s'amorce la reconstruction. Le plan Taeye est adopté, contrastant totalement avec la situation bruxelloise. Des prêts avantageux sont offerts aux ménages afin qu'ils s'installent à la campagne. L'idée étant que chacun construise sa maison le long des routes et le plus proche possible de l'église, garante de stabilité. Une trinité brique-bitume-foi symbolisée ici par une ubuesque cérémonie où un prêtre bénit les véhicules des habitants à même la chaussée!La Chaussée de Sofie Benoot et Gilles Coton

Particularité de ce plan, la liberté architecturale est laissée aux propriétaires. Surgissent alors de terre des constructions cocasses, de la maison oblique au pavillon doté d'une tourelle. Le plan Taeye s'inspire très largement des Etats-Unis, pays pensé pour la voiture. Si l'ampleur du phénomène n'est évidemment pas la même, on favorise dans un pays comme dans l'autre les flux, permettant à chacun de se rendre rapidement de son domicile au centre commercial, en utilisant évidemment sa cage en métal. Le temps de la vitesse -la chaussée- se confronte directement au temps de la lenteur -le domicile-, marginalisant ainsi le temps intermédiaire -la marche-. Cette politique favorise l'individualisme et le repli sur soi, elle rend plus difficile la rencontre.

Les réalisateurs prennent l'exemple de Tenneville dans la province du Luxembourg. Le bourg est coupé en deux par une nationale, tel le fossé scindant le village d'Astérix et Obélix dans l'album du même nom. Mais contrairement à la bande dessinée, les deux bords ne s'affrontent pas, ils ne se croisent tout simplement plus.

On pourrait continuer longtemps à développer les différents thèmes abordés dans le riche triptyque de films constituant Archibelge, les paragraphes ci-dessus ne constituant qu'une partie immergée de l'iceberg. Si Olivier Magis et Sofie Benoot et Gilles Coton s'attaquent à trois aspects de la "laideur" architecturale belge, ils ne sombrent pas dans une raillerie qui n'aurait eu que peu d'intérêt. Loin d'être un "Strip-tease" architectural, les cinéastes profitent de ces singularités pour questionner le rapport entre lieux de vie et habitants. Comment remettre de l'horizontalité dans les décisions prises concernant l'aménagement du territoire? Comment s'approprie-t-on un lieu? Quel avenir pour le tout-béton et le tout-voiture?

On pourrait continuer longtemps mais l'on a dit que l'on s'arrêtait là. Aussi drôle que pertinente, la série Archibelge est une incontestable réussite.


Archibelge, 3x52 min.
Première diffusion le jeudi 22 octobre à 21h20 sur la trois.

Seconde diffusion le lundi 26 octobre à 12h45 sur la trois.
Plateforme web Archibelge: http://archibelge.be/fr/#/

 

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