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juin 2014

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Mots-clés : documentaire, santé mentale,
 

Au secours d'Alexandra Laffin

Ceux qui s'enfoncent dans l'oubli

De l'autre côté du téléphone, des gens vieillis, malades, isolés, ne savent plus allumer la lumière, sont coincés sous une chaise, ne peuvent pas quitter leur lit ou ont oublié leur nom. En face de nous, sur l'écran, des femmes et des hommes répondent à leurs appels, les guident dans la nuit perpétuelle qu'ils habitent, celle de leur solitude et de leur isolement.

Au secours, un film d'Alexandra LaffinÀ partir d'un dispositif narratif plutôt simple, Au secours nous entraîne, avec beaucoup d'intelligence et pas mal de pudeur, aux abords de ceux que guettent la mort et l'oubli. 

Une fois seulement, Alexandra Laffin passe de l'autre côté du miroir, dans la maison d'une vieille femme où l'un des employés de Télésecours est venu installer ce dispositif de télésurveillance qui va permettre à qui le possède d'être assisté par téléphone, de jour comme de nuit, à travers un petit médaillon qui se porte continuellement autour du cou. Le reste du temps, la réalisatrice fait le choix de rester dans les locaux de Télésecours où elle se concentre sur une pièce, où elle revient régulièrement filmer les deux mêmes femmes à leur poste de travail. Elle s'en échappe parfois pour montrer d'autres espaces dans ces locaux, ou pour s'arrêter à d'autres intervenants. Des moments viennent ainsi documenter le fonctionnement de cette organisation, son rythme et son personnel. Les situations se multiplient au téléphone, illustrant différents cas de figure. Mais Alexandra Laffin commence son film dans cette pièce et y revient sans cesse, le plus souvent en cadrage large et fixe, le plus souvent la nuit. Ce parti pris de mise en scène installe le film dans une scénographie très simple qui construit une scène de théâtre traversée de mille et une manières par ces deux femmes, avec son balcon à l'arrière en forme de coulisses, ces temps forts au téléphone et ces temps en pause en arrière-plan où se grillent, langoureusement, les cigarettes quand la nuit bat son calme plein.

Le film se déroule alors comme une lente traversée de la nuit, à peine interrompue par quelques éclaircies, jusqu'à un petit matin de lendemain de fête. Le seul horizon de cet espace isolé au sein du monde, ce sont ces voix lointaines, de l'autre côté du téléphone, qui appellent au secours, prises dans des situations parfois absurdes, le plus souvent tragiques. Dans une séquence bouleversante, les intervenantes vont tenter de guider une vieille femme paniquée par l'obscurité de sa maison vers un interrupteur mural. Tout le film vient se condenser dans cette séquence : le travail de Télésecours se résume à cette fonction, guider dans la nuit de l'âge ou de la maladie qui les isole, de vieilles gens vers un peu de lumière, de soulagement, d'aide et de calme.

En documentant une partie de la vie de ces personnages qu'elle ne montre pourtant pas, Alexandra Laffin met en lumière le fonctionnement de notre société contemporaine qui n'a ni place ni rôle à offrir à ces gens qu'elle maintient dans l'ombre. D'eux, ne reste que la voix, leurs corps sont déjà dérobés au regard de la vie publique, déjà à demi avalés par la nuit éternelle qui les guette, déjà enfoncés dans l'oubli. Alors, il ne subsiste que cette ombre à scruter au-delà des murs de cette pièce, cette pièce en forme de scène qui, pour ceux qui appellent, semble les derniers restes d'une vie extérieure, bruissante et lointaine. C'est cette ombre même qui se donne à entendre et à deviner dans ce hors-champ de l'image, dans ces voix flottantes, sans corps ni visages dont ne nous parvient plus que l'émotion qui les vrillent. Et seules ces autres voix, bien incarnées elles, qui leur répondent, les retiennent encore un peu ici. Rarement celle qui répond à l'appel ne sera venue aussi clairement incarner à l'écran sa pure fonction affective, presque animale : un bruit qui guide, un rappel qui sauve de l'oubli, un filet de lumière qui maintient encore dans le monde des vivants ceux qui s'enfoncent dans la nuit.

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