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01/04/2005
 

Clejani de Marta Bergman et Frédéric Fichefet

Clejani - Povesti, histoires, stories

Le sort s’est gâté à Clejani, petit village en terre battue du sud de la Roumanie, depuis la mort récente du violoniste Nicolae Neacsu, vedette du Taraf de Haïdouks, un groupe mondialement reconnu. Les jeunes musiciens sans boulot chassent leur cafard à coups de drogue et de rêves d’Occident. Gagné, volé, échangé ou emprunté, l’argent est l’unique issue pour déjouer le destin qui s’acharne sur cette petite communauté tsigane. Clejani est une abîme au bout d’une route. Pour s’en sortir, certains sont prêts à tout…

Documentaire filmé en vidéo par le duo Marta Bergman et Frédéric Fichefet, Clejani est une collection de petites vignettes dépeignant un rude hiver dans un petit village roumain dévasté par le chômage et la misère, un village comme il en existe trop dans la Roumanie de l’après-Révolution de 1989. La petite communauté tsigane nous est montrée sans fard, sans le moindre artifice, telle qu’elle est au quotidien. C’est donc bien de cinéma vérité qu’il est question ici. Le film débute avec l’enterrement de Nicolae Neacsu et embraye ensuite sur une série de portraits, ceux des musiciens qui accompagnaient ce dernier et leur vie au quotidien. En voici quelques uns :

MARIUS : Marius est un talentueux accordéoniste qui clame à qui veut l’entendre qu’au cours d’un de ses concerts, Johnny Depp en personne lui aurait promis d’être le parrain de sa fille. « L’espoir fait vivre » déclare-t-il devant l’objectif d’une caméra incrédule avant d’inviter la star à venir pousser la chansonnette dans sa modeste maison. Dans les dettes jusqu’au cou, harcelé sans relâche par les usuriers, marié, père de 8 enfants, Marius est un bon vivant, infidèle envers sa femme Mariutsa, amateur de jolies filles et de belles voitures, coureur de jupons invétéré et menteur pathologique. Il se révèle être un véritable irresponsable qui dilapide son argent plus vite que son ombre et vit largement au dessus de ses moyens. Sa bonne humeur communicative parvient pourtant à faire de ce mauvais père de famille un personnage attachant. La femme de Marius, Mariutsa est une femme fatiguée, à la beauté fanée, épuisée d’être une mère au foyer, et qui n’a même plus la force de s’indigner des infidélités de son mari.

VICTOR ET IONEL : Deux frères : l’un, violoniste, sort de prison où il a connu la torture, l’autre, accordéoniste sans ambition, passe ses journées affalé dans un vieux divan à se droguer. Ensemble, ils visitent la tombe de leur grand-père, dans un état déplorable, chantent la mort de Marinel, leur frère décédé récemment. Victor et Ionel sont l’emblème malgré eux d’une jeunesse roumaine paumée, livrée à elle-même et incapable d’aller de l’avant.

NELU : Nelu est un vagabond qui vit dans un véritable taudis sans eau courante ni électricité avec ses 6 enfants. Sa femme est à l’hôpital en attente d’une transplantation du rein que le couple ne peut évidemment pas se permettre. Nelu aime les ânes par dessus-tout, presque plus que les hommes, et en tout cas, plus que les femmes. Le sien s’appelle Mitica Popescu et ils vivent ensemble une véritable histoire d’amour. Nelu passe sa vie à traîner, à travailler dur dans les bois et à chanter sa mélancolie. Une des séquences du film nous le montre en train de supplier le maire du village d’intervenir en sa faveur. Difficile de garder la moindre once de dignité dans pareil enfer.

TSAGOÏ : accordéoniste, père de Victor et Ionel. Il est l’exemple parfait du roumain cinquantenaire paumé, paresseux, qui essaie d’oublier son profond ennui en s’empiffrant. Tsagoï n’a plus d’espoir, plus d’envies. Il vit dans un immobilisme total. Comme il le dit lui-même : « Les musiciens hibernent en hiver ». Mais pour Tsagoï, la vie à Clejani est un hiver permanent. Sa femme Marcela refuse de dormir avec lui, car, comme elle le déclare, ne connaissant pas la contraception, « elle tombe enceinte à chaque fois qu’ils dorment dans le même lit ». Bilan des dégâts : sept enfants et autant d’avortements. Le couple a pendant un temps, sérieusement envisagé de vendre leur dernier né…

MIOROA : Usurière du village, affublée d’une immense moustache véritablement repoussante, Mioroa est détestée par tous. Elle fait la tournée des maisons pour récolter son dû. Au passage, elle reprochera à Marius ses posters de playmates affriolantes affichés sur les murs de son salon. Mioroa est une femme chez qui toute trace de féminité a définitivement disparu.

A cette poignée de personnages pathétiques et aux (in)fortunes diverses, on peut ajouter MARIAN, un délinquant allergique au travail, CAMI, la jeune et jolie sœur de Victor et Ionel qui n’aspire qu’à quitter cet enfer, et également le maire impuissant de Clejani qui promet monts et merveilles dès que la caméra tourne.

La première scène du film nous montre un sacré paradoxe : dans la culture roumaine, et donc à Clejani, un enterrement est une grande fête. La vie au quotidien par contre, nous montre une communauté au comble de la misère. Une communauté qui serait restée figée dans l’aftermath du régime totalitaire de Ceaucescu. Autrement dit, après le dégel, le regel… Ce documentaire a le grand avantage de nous montrer la situation sans faux-fuyants. Il s’agit d’un instantané sur une communauté que l’espoir a presque définitivement quitté. Cet état de fait est montré sans pudeur, certains personnages se révélant bien plus pathétiques que réellement attachants. En effet, difficile d’avoir de la sympathie pour une poignée d’hommes incapables de réagir, de prendre la moindre initiative et chez qui, tradition oblige, la femme est reléguée au rang d’objet et ne sert véritablement qu’à procréer et à rester au fourneau. Dur dur d’assister au témoignage de trois très vieilles femmes au seuil de la mort, usées, momifiées presque, qui nous racontent n’avoir jamais rien fait d’autre dans leur vie que travailler dans les champs de tabac.  On pourra reprocher au film de dépeindre ces personnages pathétiques avec une certaine complaisance : en effet, même dans la misère la plus glauque, ces tsiganes racontent leurs histoires avec une grande fierté, heureux que l’on s’intéresse enfin à eux. Il s’agit d’un peuple fier dont le paradoxe est de vivre dans l’inactivité la plus complète. A Clejani, plus rien ne bouge, le temps se fige et la vie marche au ralenti tout au long d’un hiver particulièrement rude, un hiver parmi tant d’autres...

Mais si le film n’évite pas une certaine complaisance malsaine dans le voyeurisme, tout n’est pourtant pas aussi noir que les précédents paragraphes peuvent le laisser croire. En effet, il y a un élément qui réunit tous les habitants du village et qui semble redonner un semblant d’espoir à cette petite communauté éprouvée. Cet élément c’est leur musique. Belle et mélancolique, joyeuse et triste à la fois. Un petit air d’accordéon ou de violon résonne en permanence à travers le village. Et les nombreux enfants qui peuplent les rues, ont encore, eux, le sourire aux lèvres. Une jolie rose sur un tas de fumier reste une très jolie rose quoi qu’il arrive. Peut-être que tout n’est pas perdu pour les habitants de Clejani. Qui sait, peut-être que Johnny Depp viendra y pousser un petit air d’accordéon un de ces jours…

Grégory Cavinato

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