Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2017
20/03/2017
 

I’m not your negro de Raoul Peck

I’m not your negro, réalisé par le cinéaste Raoul Peck, est présenté cette année dans deux festivals internationaux du documentaire en Belgique : Docville, à Leuven, dont il fera l’ouverture, et Millenium, à Bruxelles. Essai pamphlétaire et poétique, le film rend vivante la parole de James Baldwin en reprenant un de ses textes, laissé inachevé. Les pages du manuscrit furent confiées à Raoul Peck par la femme de l’écrivain. Ces notes envisageaient de raconter l’histoire de l’Amérique à travers trois figures de la lutte des droits civiques, chacun ayant été assassiné sur une période de 5 ans : Medgar Evers, Malcom X et Martin Luther King.

Désirant échapper à la ségrégation raciale, James Baldwin émigre en France en 1948. Quelques années plus tard, il éprouve le besoin de « payer ses dettes » en s’engageant lui aussi dans la mobilisation et il rentre aux Etats-Unis. Il se lie alors d’amitié avec les trois leaders, dont il ne rejoindra pas les mouvements respectifs, ne s’y reconnaissant pas pleinement, mais il combattra à leurs côtés. Il préférera le rôle de témoin à celui d’acteur, « se déplacer autant que possible et aussi librement que possible pour écrire l’histoire et la faire paraître », même s’il précise que la frontière entre les deux positions reste mince. Peck prend le relai de la pensée de Baldwin et se fait lui aussi témoin, en circulant à travers différentes temporalités qu’il superpose. Les images d’archives retracent, par exemple, l’exploitation esclavagiste mais brandissent surtout les témoignages d’oppression et de résistance militante des années 50 à 70. Les conférences et interventions médiatiques de Baldwin alternent avec son texte, inédit, datant de 1979 et mis en voix par Samuel L. Jackson. Sa verve tranchante se mêle ensuite à d’autres images de violences, plus récentes, celles des agressions policières raciales de Ferguson et de Baltimore, en 2014 et 2015, ou bien à cette série de portraits d’enfants et d’adolescents tués ces 20 dernières années. La problématique n’a pas pris une ride et c’en est terrifiant. Pour le réalisateur, chacune des phrases de l’écrivain est « une grenade dégoupillée ». La collision des mots et des images fait l’effet d’une gifle, elle réactualise le discours et réactive la nécessité et l’urgence d’un questionnement auquel Baldwin renvoie constamment : « Les blancs doivent chercher pourquoi, dans leur coeur, la figure du nègre leur était nécessaire. Je ne suis pas un nègre, je suis un homme. Je suis un nègre car vous en avez besoin. (...) Vous devez comprendre pourquoi. L’avenir du pays repose sur cette volonté d’y réfléchir. »

La réflexion de Baldwin est profondément incarnée : la personnalité de l’écrivain est omniprésente, de la puissance de son verbe à sa prestance physique. Son sourire en dit déjà bien long sur la réplique qu’il va faire claquer au nez de son interlocuteur, le renvoyant à son racisme ordinaire ou à son relativisme déplacé. Le grain de voix de Samuel L. Jackson semble envelopper chaque fragment. Il nous tord le ventre sur les images de l’enterrement de Luther King. Le rythme des mots et la musique s’associent, ils accompagnent les travellings et les prises de vue oniriques de routes, de paysages ou de villes, qui sont des respirations dans ce flux visuel et sonore. Raoul Peck impose ce qu’il appelle sa « syntaxe émotionnelle propre ».

Il déconstruit « l’iconographie black » en jalonnant la narration d’extraits de films ou de publicités. L’analyse revendique sa subjectivité face au discours dominant imposé, elle propose de nouvelles perspectives, un éclairage différent. L’absence criante d’afro-américains sur le grand écran aura permis à l’écrivain lorsqu’il était enfant, de concevoir rapidement les enjeux de pouvoir et de comprendre que s’il doit y avoir projection, elle se fera du côté des indiens persécutés. Et lorsqu’ils ne sont pas inexistants ou caricaturés, les noirs sont figurés souffrants, mais dans l’acceptation, sans esprit de révolte. Si les représentations évoluent, les interprétations dichotomiques persistent : une même scène, conçue par un réalisateur blanc, à visée « progressiste », sera reçue complètement différemment par le public selon sa couleur de peau, les noirs ne pardonnant pas au cinéma d’être dépossédé de leurs acteurs, qu’ils soient utilisés dans une bien-pensance scénaristique. Le sex-appeal d’un Brando ou d’un Dean s’exhibe dans l’imagerie du 7ème art, mais celui d’un Sydney Poitier ou d’un Harry Belafonte semble complètement nié, la mauvaise foi de l’industrie du cinéma annihilant leur sensualité pourtant débordante. Face à ces reflets déformés produits par une idéologie unique, celle d’un rêve américain hypocrite, I’m not your negro nous tend alors un autre miroir.

Le réalisateur a passé 10 ans sur ce projet, poussé par l’exigence de poursuivre le travail de celui qu’il considère comme faisant partie des « fondamentaux. ». Il est parti d’un texte inachevé mais aussi d’un legs. C’est une oeuvre incomplète, à reprendre. Un texte que la femme de Baldwin lui aura mis entre les mains. Et justement, le propos de Baldwin ne peut se clore. Il se prolonge et résonne tragiquement au delà du film, la sortie d’I’m not your negro correspondant tout juste à la fin de la présidence d’Obama. L’histoire fait plus que marche arrière. Les « monstres moraux » actuels tordent ostensiblement la réalité, sans même prendre la peine de s’en cacher.

L’univers cinématographique, a, quant à lui, du chemin à faire. L’année dernière encore, les Oscars furent boycottés par certains artistes pour leur manque complet de mixité, qu’ils s’agissent des votants ou des nominés. La polémique « Oscars so white » a secoué la toile et semble avoir porté ses fruits en 2017. Dans un tel contexte, on ne peut alors que se réjouir de l’Oscar remis au documentaire de Raoul Peck. Tout cela paraît loin, de l’autre côté de l’Atlantique. Et pourtant, la première du film, en France, a coïncidé avec l’affaire Théo. Le réalisateur a donc voulu la faire à Aulnay-sous-Bois mais n’a pas reçu les autorisations. Il aura tout de même réussi à l’organiser à Aubervilliers, en cohérence avec l’actualité.

Ce qui est sûr, c’est qu’I’m not your negro ne nous laissera pas tranquille. Il secoue et confronte, en rendant impossible toute forme de déresponsabilisation. Il renvoie chacun de nous à sa propre léthargie, en rendant entêtante l’une des dernières sentences de Baldwin : « On ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, mais rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas. » Le film nous pousse à nous mettre en chantier. I’m not your negro est lui aussi une oeuvre ouverte.

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