Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
11/09/2012
 

Il a plu sur le grand paysage, Jean-Jacques Andrien

Filmer en Wallonie, l'Est de la B.

En 1981, Jean-Jacques Andrien signe Le grand paysage d'Alexis Droeven, un film tourné au pays de Herve, région frontalière entre la Belgique et la Hollande, près de Maastricht, célèbre pour y avoir vu la mort de D'Artagnan, héros des Trois mousquetaires, lors du siège de la ville par Louis XIV, en 1673.

Au début du film, Alexis Droeven (Maurice Garrel), un agriculteur et militant syndicaliste, meurt. Jean-Pierre (Jerzy Radziwilowicz), jeune exploitant agricole, se demande s'il faut poursuivre la route de son père, garder le legs de l'exploitation familiale ou la vendre. Face à ce dilemme, le jeune homme, lors de l'enterrement d'Alexis Droeven, rencontre Elizabeth (Nicole Garcia), sa tante qui a fuit le monde agricole pour suivre un autre parcours, exercer le métier d'avocate à Liège. Le passé qu’elle a voulu effacer naît lorsqu'elle découvre que son neveu est confronté au même dilemme qu'elle.


Il a plus sur le grand paysageLe grand paysage d'Alexis Droeven déroule son filet autour d'un dialogue générationnel entre Jean-Pierre et Elizabeth avec la vie fragmentée - présentée en flashbacks - d'Alexis, un homme qui n'a cessé de lutter en croyant au progrès de l’agriculture. Le film en couleur est entrecoupé de quelques scènes en noir et blanc qui nous montrent des extrémistes flamands revendiquant les Fourons. 

De la fiction, le réalisateur passe carrément au documentaire avec Mémoires, un moyen métrage de 56 minutes (1984) qui se déroule pendant la manifestation du 20 mai 1979 lorsque des gendarmes flamands s'en prennent aux francophones des Fourons. Il a plu sur le grand paysage est un long métrage documentaire qui, trente ans après, revient sur le paysage du plateau de Herve transformé et déstabilisé par les décisions de l'Union européenne qui veut supprimer les quotas laitiers en 2015, mais aussi par la libéralisation des marchés, via l'OMC. L'agriculture va-t-elle disparaître sous la post-industrialisation à l'occidentale ? La mondialisation, lancée comme un train à grande vitesse, promeut désormais des produits manufacturés et biologiquement tangents. En Arabie Saoudite, le cheptel est géré par un ordinateur. Ce n'est pas une fiction. Le progressisme hors progrès (1), c'est la loi de la rentabilité maximale. 

Transmission et non-transmission

Dans le film, neuf agriculteurs, particulièrement bien informés, témoignent, expliquent leur mode de vie, et donnent leur avis sur les possibilités d'avenir. En trois décennies, l'agriculture a bougé.

En cent-cinquante ans, l’Europe est passée par trois phases dans le processus agricole. D'abord, une autarcie, avant-guerre, puis une industrialisation agricole, et actuellement, depuis la politique agricole du marché commun, on flotte. Les producteurs laitiers du pays de Herve ne maîtrise plus leur devenir. Dans la zone occidentale soumise aux lois du marché mondial et à la rentabilité au plus haut degré, le rôle de l'agriculteur maîtrisant sa parcelle, étant son propre salarié, s'évapore. Désormais ballottés dans un processus de survie, les agriculteurs sont devenus des résistants. À une époque où l'on continue à mourir de faim, l'agriculteur, en dehors des grands groupes industriels qui lancent les produits, est sensé disparaître. C'est l'un des paradoxes de la globalisation, vision sublimée des relations sociales dans l'accélération des échanges commerciaux menés par l'idéologie dominante. John Berger, cité par Jean-Jacques Andrien, écrit ceci : « Ce n'est pas seulement l'avenir des paysans qui est en jeu dans cette continuité. Les forces qui aujourd'hui, presque partout dans le monde, éliminent ou détruisent la paysannerie représentant la contradiction de la plupart des espoirs contenus autrefois dans la notion de progrès historique » (2)

Il a plus sur le grand paysage de JJ AndrienIl a plu sur le grand paysage confronte le passé au présent. Il est donc essentiel pour les relations entre les nappes du passé et le vécu du présent que le film nous montre cette rupture, cette fracture qui s'opère aujourd'hui. L'ère moderne allait vers le progrès et, contrairement au progressisme, n'effaçait pas le passé. Elle effectuait le passage d'une génération à l'autre (en Asie on dit : Gu Wei Jin Yong, c'est-à-dire, « le passé sert au présent »). On avait « l'aptitude à conserver dans la vie et à travers la succession des vies, de l'espace et de la durée. Tout se passe donc par l'allongement des cerveaux, l'épaisseur des sociétés, leur aptitude à transmettre et à conserver. On pourrait sans doute formuler une loi de la conservation de l'acquis qui serait valable des pebble cultures (des australopithèques) aux cultures post-industrielles » (3) écrivait, il y a à peine 25 ans, Pierre Chaunu, avant que ne surgisse la post-modernité. (4) 

Le chantier de la profondeur de champ

Afin d'offrir au spectateur des salles obscures le parcours de vie des agriculteurs (des résistants aux survivants), le réalisateur avait besoin de travailler la profondeur de champ. Celle-ci lui permet de gérer avant-plan et arrière-plan (le flou net) de l'espace privé (la ferme) à l'espace public dans une lumière cohérente, quels que soient les différents moments de la journée ou la durée du cycle des saisons, le tout sans devoir recourir à un éclairage additionnel. C'est pourquoi Andrien se sert de la pellicule 35mm plutôt que du système digital. Le problème du numérique est qu'il rétrécit la profondeur de champ, les pixels hypertrophiant l'image, offrant du lisse et sans matière par rapport au surcroît de possibilités qu'offre le grain de la chimie analogique. Comme le dit si bien Caroline Champetier, directeur de la photographie de Des Hommes et des dieux, « c'est l'aléatoire du grain qui crée la profondeur » (…) « on ne perd pas seulement une culture ancestrale de l'image. On perd l'aléatoire. L'œil et le cerveau ont besoin de « stochastique », de la non-permanence de l'image, de son mouvement. L'image fixe, c'est la mort », et d'ajouter sur la différence entre analogique/digital que l'analogique permet, de façon chromatique, huit bleus, huit verts, huit rouges, tandis qu'une petite caméra digitale 4/2/2, et une bonne caméra digitale chaque couleur en quatre. (6)

Il a plus sur le grand paysage de JJ AndrienPar ailleurs, nous ne savons pas combien de temps l'on peut préserver des données stockées dans les fichiers. Martin Scorsese dit : « elle pourrait disparaître purement et simplement » (7). En se servant du 35mm, Andrien opère un choix qui permet aux personnes qu'ils filment de résister au temps.

Il est d'ailleurs piquant de constater que parmi les plans tournés en pellicule, un seul choque par son imperfection. Celui-ci a été tourné par une agence de presse (en téléphone portable ?) d'un hélicoptère, lors de la manifestation des agriculteurs à Ciney.

Il a plu sur le grand paysage nous montre l'agriculture comme métaphore de la mondialisation. Le film offre au spectateur le soin de s'interroger sur différents aspects de la stratégie néo-libérale de la « mondialisation » et d'en décoder les enjeux. Par sa pertinence, le film passe de la singularité à l'universel.

Il faut aussi parler de la beauté de l'image. Le film est superbe, et offre un costume en soie d'un monde que l'on n’a pas envie de voir disparaître.


(1) Andrien distingue le « délire de la religion du progressisme » et la rationalité du progrès. De même, il distingue l'illusion d'une réalité devenue hyper-réaliste, offrant une immersion dans le monde plutôt que sa représentation. Il défend ce qu'il énonce comme un cinéma topique qu'il distingue de l'a-topique. « Celui-ci étant le cinéma commercial dont le tout est de faire de l'argent et le réel n'est là que pour légitimer la fiction. À l'opposé, dans le cinéma topique, il y a vraiment un retour du réel dans la fiction. Mais le réel n'est pas la réalité. Le réel, c'est la totalité de l'existant alors que la réalité c'est ma perception du réel», in entretien avec Fernand Denis dans La Libre Belgique des 8-9 septembre.

  1. (2) : Dossier de presse

  2. (3) Voir un passé qui coïncide avec le présent permet de déchiffrer le processus de ce qui est contemporain, dit Andrien. Ce que signale Georgio Agambem : « ceux qui coïncident trop pleinement avec l'époque, qui conviennent parfaitement avec elle sur tous les points, ne sont pas des contemporains parce que pour ces raisons mêmes, ils n'arrivent pas à le voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu'ils portent sur elle » in Nudités, éditions Rivages.

(4) Histoire, sciences sociale. La durée, l'espace et l'homme à l'époque moderne, éditions SEDES, 1974.

(5) Pour Slavoj Žižek et Frédéric Jameson, la différence entre modernité et post-modernité, dans le domaine artistique, comme métaphore, consiste en ce que la modernité résiste à l'intégration du système symbolique de l'idéologie dominante. L'invisible et l'incompréhensible demeurent. La post-modernité s'y oppose. Pour elle, tout est visible. Les objets ne sont que des produits attractifs pour le plus grand nombre. In Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme, éditions Beaux-Arts, Paris.

  1. Le numérique à marche forcée par Caroline Champetier, in Les Cahiers du Cinéma, n°669.

  2. Entretien avec Martin Scorsese : « Si vous voulez être sûr de préserver votre film, il faut revenir au celluloïd », in Positif 619.

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