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Il a plu sur le grand paysage - Jean-Jacques Andrien

Le mardi 27 novembre 2012, des milliers de producteurs de lait, venus du nord comme du sud de l'Europe, ont déferlé dans les rues de la capitale européenne, paralysant le pays avec des centaines de tracteurs, et inondant de lait le Caprice des dieux, c'est-à-dire le bâtiment du parlement européen. Cinergie a profité de cette manifestation pour rencontrer Gustave Wuidart, un agriculteur actif dans les revendications syndicales des producteurs de lait et Jean-Jacques Andrien, réalisateur d'Il a plu sur le grand paysage. Ce film documentaire témoigne de la réalité des fermiers du pays de Herve, une réalité identique partout ailleurs en Europe. Les agriculteurs étaient venus d'Italie, d'Allemagne ou de Pologne pour crier, d'une même voix, leur courroux face à l'entente commerciale des centrales laitières et des chaînes de distribution pour faire baisser au maximum leur prix d'achat du lait.

Rencontre tonitruante sous le regard bienveillant des tracteurs.

Cinergie : Que se passe t-il, pourquoi toute cette colère ?
Gustave Wuidart : C'est qu'on va arriver en 2015 à la disparition des quotas de production, c'est la limitation de l'offre par rapport à la demande. Mais depuis 2006, on a tout le temps augmenté les quotas de telle façon que l’offre dépasse la demande. Alors, les prix se sont effondrés. Nous préférons qu'il n'y ait plus de quotas et que la production s'autorégule. Actuellement, on nous paie 26 cents le litre de lait, mais nos coûts de production tournent autour de 40 cents le litre. En une année, on perd, selon l’exploitation, 30 à 40 mille euros. Ce qui entraîne, pour la plupart d'entre nous, une impossibilité à rembourser les banques. Il y a énormément de suicides, les gens ne s'en rendent pas compte car on tient ça secret. En France, en 2010, il y a eu plus de 400 suicides chez les agriculteurs, en 2011, 800 ! Mais on n’en parle pas, alors qu'on a beaucoup entendu parler des suicides des employés de France Télécom, et il y en eu 37.
L’agriculteur est en train de mourir et de disparaître, c'est un drame.
Je connais des gens qui vont chercher du mazout par 25 litres pour faire tourner leurs tracteurs, des gens chez qui l'on ne va plus livrer de la farine ou bien amener des matières premières.

C. : Les prix ont beaucoup baissé parce que l'on achète très bas, mais qui achète bas, ce sont les distributeurs, les acheteurs ?
G. W. : Ce sont les transformateurs et les distributeurs. En 2009, au moment du film de Jean-Jacques Andrien, les producteurs de lait avaient déversé 3 millions de litres de lait à Ciney.

scène du filmC. : Le prix de l'achat du lait est trop bas pour pouvoir s'en sortir, mais pourquoi ce prix d'achat est si bas ?
G. W. : Le prix d'achat est si bas parce qu'on laisse l'opportunité à l'industrie de la distribution de donner les prix qu'elle veut. Ce sont des centrales d'achats qui déterminent le prix du lait. Cela s'applique à toute l'agriculture qui est dans la même situation, mais les secteurs du lait et de la viande souffrent le plus. Quand ils prennent le lait à la ferme, ils ne donnent pas de prix d'achat, ce n'est que 15 jours après la fin du mois que le fermier fait sa facture. La laiterie lui envoie un bordereau sur lequel il est indiqué combien il touchera. C'est une de nos revendications de pouvoir établir nos factures nous-mêmes. On veut pouvoir maîtriser notre production de lait pour déterminer le prix de vente à la centrale. On préfère produire moins de lait, mais le vendre plus cher pour ne plus devoir le vendre à un prix tellement bas qu'on est en perte. Cette augmentation ne sera pas nécessairement répercutée sur le prix au consommateur. Sabine Laruelle, ministre de l'agriculture, avait mis en place l'observatoire du lait en Belgique pendant 6 mois, en 2009. Les observations ont été publiées dans le rapport de la Banque nationale. On y constate que l'agriculteur touchait entre 18 et 20 cents le litre, tandis que l'industrie avait une marge de bénéfice de 24 cents. Leur marge était plus élevée que le montant qu'elle payait aux producteurs. Nestlé avait annoncé à ses actionnaires qu'il n'avait jamais autant gagné ! Ça, ça ne va pas ! Le politique peut intervenir et doit le faire. On exige de nous la qualité, d'accord, mais la valeur ajoutée doit être partagée équitablement de la fourche à la fourchette. Chacun sa part, chacun doit vivre, et il ne faut pas que des financiers exploitent, écrèment et tuent la poule aux œufs d'or parce que finalement, pour eux, c'est de l'or même si pour nous c'est de la souffrance et de la misère. On s'en fout de la base ! On croit qu'en important du lait de la Nouvelle-Zélande où ils le produisent à 15 cents le litre parce qu'ils n'ont pas d'hivers et de grandes étendues de paries, le problème sera réglé. Mais la Nouvelle-Zélande ne sait produire que 5 à 10 pour cent des besoins mondiaux ! Si on n'entretient pas le tissu agricole en Europe, on aura bientôt faim.

C. : Comment avez-vous reçu le film de Jean-Jacques Andrien et son intérêt pour le secteur laitier ?
G. W. : Ce que j'ai admiré chez Jean-Jacques, ce qui m'a époustouflé chez lui, c'est le temps qu'il a consacré à son enquête. Il a pris le temps qu'il fallait pour aller rencontrer les fermiers et les enregistrer (au moment des repérages). Les documents qu'il a filmés sont une véritable mémoire vivante. Quand il a commencé son film, c'était en connaissance de cause, il voulait comprendre ce qui se passait. On sent que le père de Jean-Jacques lui a donné son sens de la peinture. Il a travaillé son film comme un artiste. Il y a une telle émotion qui touche le spectateur. C'est un documentaire, mais qui vaut un film d'action : je n'ai jamais vu ça ! Ce qui m'a étonné, c'est que des personnes l'ont vu plusieurs fois tellement elles ont été touchées, et elles ne sont pas dans l'agriculture. J'ai vu des journalistes qui avaient les larmes aux yeux, parce que c'est expliqué d'une manière tellement vivante.

C. : Avez-vous l'impression que les débats autour des projections du film ont contribué aux actions menées par les producteurs laitiers comme celles d'aujourd'hui ?
G. W. : Le film appuie l'action parce que la situation est redevenue celle de l'époque où le lait était vendu à 10 ou 20 cents. Maintenant, il est à 26 cents, mais les coûts de production ont explosé : les frais d'énergie, les engrais, les aliments pour le bétail. Finalement, la situation est presque pire. Je ne pense pas que ce soit le film qui ait déclenché cela. J'entends beaucoup de fermiers qui me disent que c'est notre dernier espoir, c'est notre chant du cygne ici. Par contre, ce film a contribué à sensibiliser les consommateurs. Les spectateurs nous demandent toujours ce qu'ils peuvent faire à leur échelle pour changer la situation. Les gens voient bien que l’industrialisation de l’alimentation n'est pas une garantie pour une meilleure alimentation, mais pour une alimentation plus sûre. C'est la sécurité de la chaîne alimentaire qui est préservée, aux dépens de la santé par l'alimentation. Il faut repenser l'alimentation autrement, il faut la repenser en termes de santé et de prévention aux maladies. L'argent destiné à la recherche pour les soins de santé va à la recherche pharmaceutique. On devrait également en donner à la recherche sur la prévention ! Télévie doit financer près de 200 chercheurs, qu’ils en financent une centaine pour voir ce qui est malsain dans la nourriture, pour éviter le cancer plutôt que de chercher à le guérir. Il vaut mieux concevoir une voiture qui ne fasse pas d'accident plutôt qu'une voiture qui se fracasse, et chercher comment la réparer ! On est dans cette absurdité.

 


Jean-Jacques Andrien

Cinergie : Il a plu sur le grand paysage a été présenté un grand nombre de fois, toujours suivi d'un débat. Comment ce film est-il reçu par les spectateurs ?
J.J. A. : Il faut leur demander ! Le film est sorti le 12 septembre à Liège, puis il a été montré à Verviers, à Stavelot, à Marche, à Bruxelles, etc. Ce que j'ai pu constater, c'est qu'à chaque fois que je vais le présenter, la salle est comble.

C. : Qu'est-ce qui pousse les gens à vouloir s'informer sur la réalité des producteurs laitiers ?
J.J. A. : Le problème que vit aujourd’hui le producteur laitier belge, wallon et européen, c'est le problème de tous. Au-delà du problème de la qualité de la nourriture et de l'exploitation agricole familiale et de sa survie, il y a une douleur que tout un chacun, qu'il soit agriculteur ou pas, vit aujourd'hui. Les agriculteurs en sont le symptôme. Ils sont le symptôme d'une crise beaucoup plus large qui touche l’ensemble de la société. C'est pour ça, qu’à mon avis, les gens viennent voir le film, parce qu'ils y voient des gens comme eux qui sont saisis dans un processus de survie. Les personnages que je montre dans le film, comme Gustave, que vous venez de rencontrer, sont des survivants, des combattants qui ont été touchés dans leur nerf vital.

C. : La politique agricole européenne ne les rend généralement pas très sympathiques auprès des consommateurs. Croyez-vous que ce film contribue à dévoiler une réalité méconnue ou mal connue ?
J.J. A. : On a généralement une image fausse, un a priori sur le monde agricole. Lors d'une projection du film au Churchill, à Liège, il y a eu des débats spontanés entre agriculteurs et non-agriculteurs qui se trouvaient dans la salle. Les gens étaient étonnés de découvrir la façon dont les agriculteurs voient leurs propres domaines, dans leur complexité. Ils connaissent les rapports de l'OMC, de la PAC, etc. Ce sont des gens très au courant des paramètres du contexte dans lequel ils vivent. Ce ne sont pas des incultes, que du contraire !

C. : Il est vrai qu’il est étonnant d'entendre les agriculteurs que vous avez filmés faire une analyse politique précise de leur situation. Comment les avez-vous rencontrés ?
J.J. A. : Il y a des mois de travail, des mois de rencontres, des mois de repérages, d’enquêtes sur place derrière ce film. J'ai rencontré beaucoup d’agriculteurs. J'en avais déjà rencontrés en 1981, en tournant Le Grand paysage d'Alexis Droeven. Les portes m’étaient ouvertes, parce que Le Grand paysage était connu dans le pays. Je n'ai pas eu à faire face à toute la problématique de l’approche, de la prise d'un premier contact, etc. J'ai été très bien accueilli dans toutes les fermes. Le choix n'était pas difficile. J’aurais pu en choisir d'autres, mais il se fait que les 9 personnages que j'ai rencontrés, l'un était mon voisin, l’autre venait souvent aux réunions d'agriculteurs que je filmais. J'ai pris ceux avec qui un rapport de confiance s'était établi d'une part, et d'autre part, parce que j'ai voulu construire un crescendo en termes de nombre de vaches laitières et en termes de superficie de prairies et de terres cultivables. On commence le film en rencontrant un agriculteur qui a 40 vaches et quelques hectares, et on monte à 70 vaches, puis à 100 vaches et on arrive à 180 et 300 vaches. Et quel que soit le nombre de vaches ou le nombre d'hectares, c'est la même angoisse qui les traverse.

image du film Il a plu sur le grand paysage C. : Comment s'est déroulé le tournage après les repérages ? Vous avez tourné en 35 mm, ce qui suppose une équipe : caméra, son, éclairage, etc ?
J.J. A. : Il n'y a pas d'éclairage, il n'y a pas une seule lampe dans le film. Parce qu'une lampe, un projecteur, cela implique un pied, des câbles, d'aller chercher le courant quelque part, cela implique de chambouler le lieu, l'ordre du lieu dans lequel on va filmer. L'option de départ, c'est qu'il n'y ait aucune lumière ajoutée, même dans les étables sombres ou les cuisines sombres. Et puis, une lampe aurait ébloui les animaux, or on voulait un rapport tout à fait naturel avec eux. Si l'on filme une vache, elle nous regarde, elle nous voit, mais il ne faut pas qu'elle soit éblouie, ni agressée par la lumière. C'est le travail remarquable du directeur photo, Yorgos Arvanitis. L'équipe était très réduite, j'ai pris le son moi-même et Yorgos Arvanitis était au cadre et à la lumière. Nous étions accompagnés d'une assistante opérateur, et c'est tout.

C. : Pourquoi avoir voulu absolument faire du 35 mm ?
J.J. A. : C'est un long débat ! Quand on a commencé le tournage en 35 mm en octobre 2010, la technique du numérique n'était pas celle d'aujourd'hui. Quoi qu’il en soit, la qualité du 35 reste, selon moi, bien supérieure en termes de système de captation, de gestion de la profondeur de champ, d'étendue de la gamme chromatique, en termes de définition. Et puis, pour moi, ce sont les pinceaux avec lesquels j'ai toujours tourné. Au fil des ans, j'ai acquis une maîtrise du 35 que je n'ai pas du numérique. C'est autre chose.

C. : Vous avez souvent tourné au lever ou au coucher du jour, en tout cas il y a une lumière très douce et très belle dans les images.
J.J. A. : Il y a des émotions qui sont exprimées dans un regard, le tremblement d'une joue, que le numérique ne m'aurait pas donné. Le grain, la granulation, ne s'opère pas de la même façon que dans le numérique. J'ai aussi tourné en 35 pour des raisons de mémorisation de gestes, de paroles paysannes;  la pellicule peut se conserver au moins 150 ans. Je me demande ce qui va se passer avec tous les films en numérique dans 20 ans. J'ai produit, en 1998, un film en numérique, Quand les hommes pleurent de Yasmine Kassari. Il y avait des séquences formidables qui ne sont pas dans le film que j'ai voulu revoir, mais tout était devenu bleu ! C'est comme si on était dans une civilisation de la disparition où c'est le présent et la consommation immédiate qui comptent, et puis basta. Il y a là un rapport au passé complètement absurde.

C. : Vous parlez de cinéma, mais on pourrait s'imaginer que vous parlez de l'agriculture ! Quel est votre relation avec l'agriculture et le pays de Herve, qui a l'air de vous tenir à cœur ?
J.J. A. : Autant que le désert de Tanami où je travaille pour le moment avec des Aborigènes. Ce n'est pas parce que je suis originaire du pays de Herve que j'ai tourné le film. Peut-être que ça m'a permis de voir une fracture dans ce paysage que je connais bien, mais ces fractures-là, elles sont aussi vécues par les Aborigènes, et j'y suis tout autant sensible.

C. : Revenons au point de départ du film. Vous avez remarqué un profond changement dans le paysage du pays de Herve, entre 1981, année de tournage du Grand paysage d'Alexis Droeven, et 25 ou 30 ans plus tard.
J.J. A. : Oui, c'était le déclencheur. Si on ouvre un homme, on trouve des paysages. Le paysage, c'est un peu l'expression de ce qu'il y a dans la tête de celui qui y habite et qui y vit. Ça m'a interpellé, non pas tant l'évolution ou la fracture dans le paysage, mais à quoi cela renvoie chez les gens qui y vivent. On est passé d'une agriculture diversifiée jusque dans les années 60 à une agriculture mono-spécialisée. Il suffit de regarder les deux films l'un à la suite de l'autre. En regardant les paysages de l'un, puis de l'autre film, les différences sont flagrantes. Là où il y avait des prairies qui s'étalaient à perte de vue, maintenant il y a des champs de maïs. Là où il y avait une ferme avec une cinquantaine ou soixantaine de vaches, aujourd'hui, il y a une exploitation avec des citernes, des étables importantes et peut-être 100, 150 vaches. Un autre grand changement dans le paysage, c'est l'apparition de chapelets de maisons entre deux villages. Les villages, avant, étaient entourés de paysages de prairies.
En 3 générations, on est passé d'un système où l'agriculteur était maître de son outil à aujourd'hui où il est complètement dépendant : il est devenu une sorte de métayer de sa propre ferme. Par exemple, il n'a plus rien à dire dans l'établissement du prix du lait, ni de la nature de ses exploitations. La raison profonde pour laquelle les agriculteurs sont ici aujourd’hui, c'est le système dans lequel ils doivent vivre, un système qui ne parvient pas à trouver son équilibre depuis au moins les années 60. Ce ne sont pas des crises, ni des manifestations occasionnelles, mais c'est comme un volcan, il est toujours potentiellement en irruption. Parfois ça pète, parfois ça se calme, mais le problème est potentiel. Je connais les manifestations d'agriculteurs depuis 1961. Comme mon père était portraitiste, il m'a appris à dessiner, et je peignais dans les fermes des calicots pour les manifestants. J'ai connu la manifestation de Bruxelles de mars 71, reprises dans
Le Grand paysage d'Alexis Droeven, celles des années 80, et puis pour ce film-ci j'en ai vécues pas mal, dont celle de Ciney, avec le fameux épandage de 4 millions de litres de lait. 

J'essaye de faire ce que j'appelle un cinéma "topique" à l'opposé du cinéma "a-topique". J'essaye de faire un cinéma connecté au réel. Le cinéma topique est un cinéma qui permet au réel de faire retour dans son récit. C'est une question de positionnement et donc d'écriture filmique. Un exemple de cinéma topique, c'est celui de Kiarostami, de Ozu, de Rossellini, de Cassavette ... C'est un cinéma qui se situe à l'opposé d'un certain cinéma commercial notamment américain qui est dé-connecté des réalités, dé-ifié, dé-pensé ... qui nous impose ses mythes et où la réalité n'est là que pour légitimer la fiction. D'un côté, c'est bien, ça distrait. Mais je ne sais pas si l'on peut se permettre aujourd'hui que tous nos écrans soient consacrés à la distraction, à la dé-prise
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