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Interview de Fabrice du Welz sur le Tournage d'Alleluia

Sur le plateau de son quatrième long métrage, Fabrice du Welz déborde d'énergie. Alléluia se tourne en Ardenne depuis 5 semaines quand on débarque, et nous sommes à la fin du tournage. Michel et Gloria, interprétés respectivement par Laurent Lucas et Lola Duenas, cambriolent de braves femmes au cœur fragile, seules, en quête d'amour. Filmé chronologiquement, on arrive à l'acte III, comme il l'explique, et là, ça dérape. L'arnaque à la veuve ne supporte pas les passions amoureuses. Dans la demeure déglinguée pour l'occasion, entre deux prises de son long plan-séquence, à la pause déjeuner, Fabrice du Welz s'arrête quelques minutes de parcourir en tous sens son plateau, le temps de quelques questions – et d'une petite mise au point autour de son désir de cinéma.

Cinergie : Tu fais preuve d'une énergie impressionnante sur ton plateau ?
Fabrice du Welz : Mais tu sais, l'équipe est rodée, et ça se passe super bien. Je suis tellement heureux de tourner, moi ! Après, oui, c'est sûr que j'ai besoin d'aller me confronter pour travailler. C'est une guerre, mais une guerre heureuse ! Je ne travaille pas dans la douleur. Parfois, cette énergie peut se retourner contre moi, mais ici, ça se passe très très bien ! J'ai des gens très heureux, très équilibrés, qui sont contents d'être là. On a tous le sentiment d'arriver à faire quelque chose.

C. : Tu tournes un plan-séquence aujourd'hui ?
F. du W. : C'est le début du réveil de Gloria qui a été droguée à ce moment-là, on est à la fin de l'acte III, c'est le début de la catharsis, c'est une montée en puissance excessivement violente. Avec un plan-séquence, on épouse vraiment sa pulsion, son trouble. Cela me semble très cohérent d'un point de vue dramaturgique.

C. : C'est Manu Dacosse qui est à la caméra. Cette fois, tu ne travailles pas avec Benoît Debie.
F.du.W. : Oui, c'est tout un concours de circonstances. Benoît a fait le Ryan Gosling, il était question qu'il parte en vacances puis, qu'on commence le film ensemble. Seulement, Wim Wenders est venu le chercher. Il était donc très embarrassé, c'est un gros film avec James Franco et Charlotte Gainsbourg. Il m'a appelé, il ne savait pas quoi faire, il a décidé de ne plus le faire, mais ses agents américains lui ont dit que ça n'était pas possible. Il m'a demandé de reporter, mais je ne pouvais plus reporter à cause d'un autre projet qui arrive. Voilà, c'était un peu la mort dans l'âme que je me suis séparé de Benoît sur ce tournage, mais j'avais Manu Dacosse à l'œil depuis un moment, et je ne regrette pas une seconde. Ils sont très proches, et je vous le dis, c'est le prochain Debie, Dacosse. C'est dingue, complétement dingue, ce qu'il fait sur ce film ! C'est hallucinant !

sur le tournage d'Alleluia

C. : Tu as fais le choix de tourner le film en pellicule...
F.du W. : Mais c'est fou, ça ! Tout le monde a l'air surpris ! J'ai toujours tourné en pellicule, moi ! Il y a une rigueur dans la pellicule qui me plaît, mais il y a surtout une beauté. On a une charte photographique qui est très dogmatique, quasi stalinienne dans les intérieurs, les extérieurs, on travaille vraiment dans les basses lumières, en contraste, en clair-obscur. Le film va être très sombre. On cherche la lumière, les contrastes, les brillances. Le digital ne me permet pas ça. Il est un peu tôt pour en parler parce qu'on verra ensuite à quoi le film va ressembler, mais l'idée pour moi, c'est d'entrer doucement dans la psychose amoureuse de cette femme, ses visions, avec cet homme qu'elle aime profondément mais qui est complétement sexopathe, infidèle, et qui la trompe tout le temps. Elle est ainsi perpétuellement dans une espèce de trouble sur la sexualité de l'autre, la sienne... Et donc, ça va loin dans les hallucinations... Mais tu verras (sourires).

C. : Est qu'Alléluia est une sorte de prequel de Calvaire ?
F.du W. : Non. J'avais l'idée de construire une sorte de trilogie autour de nos campagnes. Mais j'y vais un peu mollo sur le terme de trilogie parce que c'est un peu pompeux, ça fait très Kieslowski (sourires)... J'en suis vraiment pas là ! Mais oui, j'ai envie de faire trois films en Ardenne autour de la figure de Laurent, de son trouble et de son mystère. C'est un acteur qui me fascine depuis toujours. Encore plus aujourd'hui, avec sa tête, son âge, je le trouve vraiment très charismatique. Dans Calvaire, il y avait des choses troubles sur son personnage, sa personnalité, qui il est vraiment. Et il y en a beaucoup ici aussi. Et il y aura effectivement un dernier volet autour de lui dans ces décors-là.

C. : Est-ce que le personnage de Michel, qu'interprète Laurent Lucas, est aussi un personnage vampirisé, comme beaucoup des personnages masculins qui traversent tes films ?
sur le tournage d'AlleluiaF.du W. : Ah, il est complétement vampirisé, oui, le pauvre ! Mais en même temps, il y a énormément de zones de contrastes, de zones troubles par rapport à sa personnalité. Je pense qu'il est beaucoup moins monolithique que dans Calvaire. Il y a de la drôlerie, de la lâcheté, de la fourberie, de la vraie tendresse, de l'émotion. Beaucoup de choses traversent ces deux personnages, ils ont un rapport hors norme, amoral, au-delà du bien, du mal. Ils se comportent comme deux enfants, des pervers polymorphes lâchés en pleine nature, fous d'amour et surtout elle, qui porte cet amour. Et puis, après, il y a tout le dérèglement qui s'ensuit...

C. : Lola Duenas est très intense dans son jeu.
F.du W. : Lola est probablement l'actrice la plus intense que j'ai jamais rencontrée. Elle est intense sur tout. Il faut dire aussi que je la pousse énormément.

C. : Mais le cinéma de genre, c'est aussi ta passion, ta cinéphilie, non ?C. : Pourquoi as-tu éprouvé le besoin de revenir sur le personnage de Gloria, cette femme absente et par qui, pourtant, tout arrive dans Calvaire ?
F.du W : Pourquoi...? Mais... pourquoi pas ?! Ça m'amusait beaucoup. Calvaire était un film sur le désir, celui-là aussi. Ça me paraît cohérent. Je fais des ponts entre les films, mais ils peuvent complétement se voir séparément. Il y a, par exemple, des noms de famille qu'on retrouve... Ça m'amuse. Mais ça n'amuse que moi. Je pense qu'Alléluia sera très très loin de Calvaire. On est même plus du tout dans le film de genre, on est vraiment dans... J'en sais rien, en fait ! Je m'en fous. Moi ce qui m'intéresse, c'est le cinéma, de genre ou pas de genre. On me rattache toujours au cinéma de genre, mais qu'est-ce que ça veut dire ? Mais le genre, c'est l'essence du cinéma ! Ils me font marrer, tous ces gens, qui parlent de genre. Scorsese, Michael Mann, tous, ils font du cinéma de genre, des polars ! Après, c'est la manière dont tu les transcendes – ou pas ! Films de genre, on a toujours l'impression en Europe que ça pue, mais ça n'a rien à voir. Il y a du cinéma ou pas. Dans le cinéma d'auteur, c'est transcendé - ou pas ! Et c'est pas toujours le cas !

F.du W. : Oui, oui bien sûr mais cette manière de dire : « Oui, lui, il fait du cinéma de genre » me gave toujours un peu... C'est quoi la caution de faire du cinéma d'auteur ?! Si c'est nul, c'est nul ! Qu'est-ce que c'est le cinéma d'auteur, le cinéma de genre ? J'en sais rien, je m'en fous ! C'est du cinéma ! L'essence du cinéma, c'est la foi, c'est « Venez dans ma maison, j'ai une femme à barbe, une femme girafe » ! C'est ça, l'essence même du cinéma, le spectaculaire, le sensationnel ! Et bien sûr, ça n'empêche pas de parler de choses profondes, intelligentes, fines, drôles, viscérales... Ce que je veux faire avec ce film, c'est du cinéma. Il n'y a que ça qui compte, non ?

Fabrice du Welz, réalisateur sur le tournage d'Alleluia

C. : Quels sont tes projets après Alléluia ?
F. du W. : Je pars en décembre tourner en Afrique du Sud. C'est un film américain, de commande, mais le scénario est assez incroyable, c'est un film complétement régressif, une guerre du feu dans le futur, donc ça peut être vraiment impressionnant à faire. Et donc voilà, c'est parti. Mais je veux terminer ici d'abord. Quant au troisième volet, on pense à des choses avec Vincent Tavier, mais on va sans doute laisser passer un peu de temps. Calvaire et Alléluia sont à chaque fois arrivés à des moments importants pour moi. On va voir comment tout ça va évoluer, comment on va finaliser ce film, comment il va être reçu, en fait, parce que je pense que ça va être une étape. En tous cas pour moi, ce film va être une étape, je le sens très fort. En termes de maturité, même si c'est un truc un peu con à dire, mais je me sens en possession de mon sujet, peut-être pour la première fois. Peut-être qu’en voyant le résultat, tu me diras « bon, ben... » (sourire), mais en tous cas, je vis, j'ai vécu un tournage très heureux, et je pense que ça le sera jusqu'à la fin, une post production très heureuse et j'espère qu'au bout, il y aura le film plus intéressant possible, pour moi. Je l'espère vraiment, sincèrement. 

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