Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Février 2015
10/02/2015
Mots-clés : premier long métrage, Namur,
 

Jacques a vu de Xavier Diskeuve

Intensément namurois

Cinéaste, Xavier Diskeuve a développé un univers personnel, s’appuyant tant sur ses racines rurales, ardennaises et namuroises que sur sa complicité avec son ami d'enfance, François Maniquet. Acteur comique, ce dernier a créé pour Xavier le personnage de Jacques, un valet de ferme décalé, taiseux à l’extrême, que tout le monde prend pour un simple d’esprit, mais qui se révèle, au final, plus futé qu'on ne le pense. Avec ce personnage à la Keaton, le réalisateur a déjà tourné trois courts métrages dans des registres différents : La chanson chanson, où Jacques fait du show-biz à Paris, Mon cousin Jacques où il se marie, et Révolution (Jacques au bureau). Dans ces comédies sociales, il pose un regard amusé sur les petits travers, les mesquineries, les égoïsmes, mais aussi la générosité des gens de chez nous. Au fil de ces films, il s’est, petit à petit, constitué une famille de comédiens et techniciens qui l'accompagnent, comme Nicolas Buysse, Christelle Cornil, Nicole Colchat, Alain Azarkadon, ou encore le réalisateur et scénariste Damien Chemin. Nanti de ce bagage, il franchit le pas avec un premier long métrage où il observe la Wallonie qui change.

Jacques à vu de Xavier Diskeuve À l'image de cette Wallonie, le petit village du namurois, campé dans Jacques a vu,est en pleine transformation. Les habitants s'en vont. On y trouve de moins en moins de fermes familiales. Même celle de la tante Elise et du cousin Jacques a quasiment cessé toute activité et tout étranger qui se présente à la porte est accueilli par un laconique : "On ne vend plus de beurre de ferme". Les nouveaux habitants sont rares, généralement des "citadins" : navetteurs, résidents de week-end ou néo-ruraux, comme Brice et Lara, venus chercher à la campagne un rêve de vie plus simple et moins stressante. L'activité économique se fige, le seul espoir des commerçants, c’est le tourisme. Aussi, quand des Hollandais proposent d’implanter un village de vacances géant a proximité du bourg, les habitants sont ils séduits. Pour les boutiques, c'est la perspective d'une reprise des affaires, pour le bourgmestre, celui d'un juteux pactole foncier. Les seuls à s'y opposer sont Brice et Lara. Leurs rêves de tranquillité s'effondrent, comme la valeur de la maison qu'ils viennent d'acheter de manière un peu précipitée. Brice tente en vain de mobiliser le village, mais comment lutter ? Un soir, Brice découvre le cousin Jacques, dans une clairière, figé en extase devant une apparition visible de lui seul. Une belle dame nimbée de lumière, explique-t-il. Voilà l'idée : son cousin voit la vierge, il faut transformer le village en sanctuaire, il sera alors à l'abri des promoteurs. Un long combat commence pour faire connaître, puis reconnaître les visions miraculeuses du cousin Jacques.

Pour Xavier Diskeuve, il s’agit de transposer, dans un long métrage, l'univers très personnel du Cousin Jacques, situé quelque part entre Keaton et Kaurismaki, et davantage fait pour les courtes étapes que pour les longues distances. La démarche est délicate. À mi-chemin entre le mime et le jeu d'acteur, le burlesque est un exercice périlleux où le rythme et la gestuelle sont primordiaux. Pour tenir la distance, le réalisateur intègre son acteur dans une réalité locale qu'il connaît en profondeur, multiplie péripéties et détails secondaires, et offre quelques caméos à des visages connus. Jean-Luc Fonck, Renaud Rutten, Olivier Leborgne et André Lamy, Nathalie Uffner, Olivier Massart, Alexandre Von Sivers, et d’autres encore viennent ainsi faire un petit coucou. Tout cela maintient l'intérêt, mais embrouille quelque peu le spectateur et le distrait du principal ressort comique du film : le décalage entre Jacques, dans sa bulle, et le monde. Parmi les autres comédiens, seuls Christelle Cornil et Alain Azarkadon (qui joue le père Charles) semblent comprendre la nécessité d’offrir à François Maniquet un espace de jeu où il peut déployer ses talents.

Jacques à vu de Xavier DiskeuveXavier Diskeuve, donne à son film un ton de bonhomie un peu provinciale, à la Arthur Masson, qui en accentue le décalage. On retrouve en tous cas avec plaisir les paysages de la campagne namuroise avec ses fermes, ses maisons traditionnelles, ses églises et ses personnages comme le curé, le médecin de campagne, le boucher, la boulangère… Pour des raisons budgétaires, Diskeuve a dû concentrer le tournage de son film dans sa région d'origine, y compris pour les quelques scènes censées se dérouler dans la ville éternelle. Les Namurois s'amusent de découvrir que la Basilique Saint-Pierre ressemble furieusement à la cathédrale Saint-Aubain, et que le quartier populaire du Trastevere, à Rome, laisse apparaître des airs de piétonnier namurois. Clin d’œil.

Jacques a vu est une première expérience risquée de long métrage pour Diskeuve, dans un genre difficile, où s'exprime un univers très personnel. Là où tant d’autres plus capés se sont cassé les dents, il s'en tire, mais en conservant une importante marge de progression. Film de copains fait avec peu de moyens mais beaucoup de cœur, Jacques a vu a le mérite d'être profondément ancré dans son terroir tout en traitant de sujets cruciaux, pleinement d'actualité (exode rural, implantation du tourisme de masse, rôle des medias, …). On l'a découvert avec sympathie au milieu d'un public tout acquis à la cause de son réalisateur dans un cinéma namurois et on lui souhaite de retrouver, ailleurs, une pareille complicité. 

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