Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2017
24/03/2017
 

Kazarken (en creusant)

Esthétique du fragment
Poème cinématographique, expérience immersive, le premier long-métrage documentaire de Güldem Durmaz est une aventure à part entière. Réalisé au fil des ans, tricoté de mille matières, allant et venant dans des temporalités qu'il superpose, Kazarken est une invitation au voyage. Un voyage d'abord dans l'espace mental de la narratrice, cousu de rêveries, de souvenirs et de leurs reconstitutions, de fantasmes et d'hallucinations. Un voyage ensuite dans le temps de ces mémoires qui nous constituent : la mémoire des souvenirs intimes, celle des sens, celle des histoires qui nous traversent et que l'on porte, parfois, malgré soi.

 

KazarkenKazarken commence sur un immense paysage aride et sec qui défile depuis un train. En voix off, une femme raconte un rêve, celui qu'elle fait à propos de son père qui s'apprête à voyager. Moment de transition, le film s'offre lui-même dès cette séquence d'ouverture comme un passage vers un ailleurs, un autre monde. Un peu plus tard, à bord d'une voiture, la narratrice cherche son chemin. Au bord de la route, une paysanne lui indique une voie. Ensuite, ce sera un Centaure, Chiron, joué par Denis Lavant, qui la guidera dans les méandres de ses images et de ses souvenirs pour la conduire jusqu'au bout de cette aventure intérieure.
Quête de soi, quête des ancêtres, quête de sa place dans une histoire qui va s'élargissant, tissant la cellule familiale à celle des anciens, emboîtant les multiples récits de vie comme les poupées russes, Kazarken construit sa narration d'abord à partir d'une succession d'images accumulées qui s'enchaînent d'une manière presque vertigineuse. Puis, au fil de son parcours et de ses hésitations, la narratrice revient les déployer, une à une, pour mieux en ressaisir le sens et l'importance, les retisser dans un récit de soi qui cherche sa route dans ce labyrinthe des souvenirs. Sur la musique sourde et envoûtante de Fred Costa qui résonne comme une pulsion interne étirée à l'infini, Güldem Durmaz use de tous les supports : images filmées en minidv, en caméra super 8, bouts de péplums trouvés sur Internet, courts extraits de ses propres courts-métrages, séquence mise en scène pour le film... Ce matériel disparate et éclectique rebondit d'images en images, avance par associations d'idées, par rimes visuelles ou échos imaginaires, à la manière des rêves ou des comptines pour enfant façon « trois petits chats – chapeaux de paille »... En lui s'accumule peu à peu des instants de vies qui composent une histoire intime mais aussi celle de sa famille, ce qui nous traverse de mémoire individuelle mais aussi collective. À travers l'archéologie et les ruines d'Allianoi, lieu de guérison antique, elle va plus loin dans le temps, travaillant à travers les figures de Chiron, Aelus Aristide ou d'Asklépios, la mythologie comme source et matrice de tous les récits fondateurs, y compris les récits de soi.
Le long de ce parcours, la narratrice offre d'autres visages (un archéologue, une petite fille, des ouvriers), laisse parler d'autres voix (sa mère, un orateur romain, un fleuve)... En eux qu'elle interroge, sur qui se superposent ses souvenirs, ses questions et ses inquiétudes, elle semble trouver comme des échos, des bouts de son reflet. Et tous, imbriqués dans son histoire, viennent recomposer le reflet de son identité fragmentée, un « je » devenu proprement un autre. Alors, plus qu'un film qui se donnerait comme « un puzzle fait d'une seule pièce », c'est l'identité mouvante qui se donne peut-être ici à éprouver comme une mosaïque étincelante et onirique. Et de cette esthétique du fragment, peu à peu, surgit une temporalité non plus linéaire et horizontale, mais verticale, comme l'épaisseur d'un instant fulgurant qui accueillerait en lui comme la totalité, enfin retrouvée, d'un monde. S'il fallait une définition de la poésie, peut-être ce serait celle-là : l'expérience qui nous est donnée d'éprouver un présent suspendu.

 

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