Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2004
Mots-clés : critique de cinéma
 

L'Homme de Pâques de Thomas Lavachery

En 1934, une expédition franco-belge se rend sur l'île de Pâques pour tenter d'élucider le mystère de ses fameuses statues. Ses membres, le Belge Henri Lavachery (en fait le grand-père du réalisateur) et le Suisse Alfred Métraux, défendent des hypothèses différentes au sujet de ces statues : pour Lavachery, muséologue passionné par les arts primitifs, il s'agirait de vestiges d'une civilisation évoluée ayant disparu... Pour Métraux, anthropologue renommé au scepticisme de scientifique, ce serait les Pascuans qui les auraient érigées... L'hypothèse de Lavachery, bien que plus séduisante pour l'inconscient collectif, se révélera très vite dénuée de toute plausibilité. Peu lui importe cette erreur de jugement : le plus important, c'est de frayer avec la population indigène, alors que Métraux, lui, reste plongé dans ses notes, pestant contre ces sauvages qu'il accuse d'avoir saboté un patrimoine archéologique inestimable. Lavachery, d'une humeur plus liante, deviendra rapidement l'ami des Pascuans, le « cabalero bueno » aux bras pleins de présents, et même l'amant inavoué de Victoria, la seule survivante d'une longue descendance royale, « l'incarnation de la beauté ancienne de l'île ». C'est sur ce canevas dramatique que le film de Thomas Lavachery émeut le plus : en usant des méthodes d'écriture scénaristique en général réservées aux fictions romanesques, le réalisateur réussit à nous émouvoir, alors qu'au départ il s'agit d'un documentaire sur une expédition scientifique. Le film prend dès lors une tournure inattendue, avec l'épisode de la fille de Victoria, Ana, que Lavachery désire emmener en Belgique... Le film, d'ailleurs, s'ouvre sur les images d'une jeune fille courant dans les herbes folles de l'île de Pâques, avec en fond musical des violons larmoyants : « bien plus qu'une anecdote scientifique, il s'agit d'une aventure humaine », souligne le cinéaste. De cette aventure exceptionnelle, on retiendra donc plus l'aspect narratif de la relation trouble qui unit Lavachery au couple Ana/Victoria que les explications savantes d'un Métraux dépeint comme un triste sire obnubilé par ses hypothèses sur les ahus, les statues et les pétroglyphes... L'histoire de ces deux hommes que tout oppose, si ce n'est leur passion pour une civilisation coupée du monde et nimbée d'un voile de mystère, n'aurait pas pu se faire sans un important travail de reconstitution : dans ce sens aussi, « L'homme de Pâques » s'avère une belle réussite. Thomas Lavachery a bénéficié d'un fonds d'archives extraordinaire : photos prises par l'expédition, et surtout ces images filmées par John Fernhout, le cameraman attitré de Joris Ivens. Pour l'anecdote, c'est Henri Storck qui devait y aller, mais son emploi du temps l'en empêcha... « L'homme de Pâques » peut donc se lire aussi comme un hommage au plus grand de nos documentaristes, lui qui à l'époque s'était déjà rendu sur l'île... Ode à l'amour et au respect de l'Autre, grand documentaire dans la tradition storckienne, film scientifique au rôle éducatif et historique : pour tout cela L'homme de Pâques est une oeuvre qu'il faut voir, singulière et riche en enseignements.

commentaires propulsé par Disqus