Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : documentaire, histoire, luttes,
 

La bataille de l'eau noire de Benjamin Hennot

Zone à défendre

 

« Que ce soit, par exemple, à Notre-Dame-des-Landes contre un aéroport ou en Italie dans le Val de Suze contre une ligne de train à grande vitesse, la défense de lieux habités fait surgir à chaque fois quelque chose qui était déjà là, potentiellement, mais que masquait et tentait d'éradiquer la planification territoriale de la politique gouvernementale », in la revue Bogues n°2.

La bataille de l'eau noire de Benjamin HennotAujourd'hui, les luttes territoriales menées par des habitants sont au centre de bien des enjeux politiques. Comment s'organiser, comment tenir ensemble, comment se donner les moyens adéquats pour contrer les gendarmes et les assauts du pouvoir ? Face à ces questions, un certain cinéma militant a resurgi, cherchant tantôt à réveiller les consciences en informant sur ce qui se passe dans les luttes, tantôt à radicaliser les luttes elles-mêmes en faisant le lien entre aujourd'hui et les luttes exemplaires du passé.

La bataille de l'eau noire, le dernier film documentaire de Benjamin Hennot appartient plutôt à cette deuxième proposition tout en réussissant à éviter et les pièges d'un didactisme pesant caractérisant souvent la première proposition et les prétentions d'une expertise politique inhérente généralement à la seconde.

À l'origine de La Bataille de l'eau noire, il y a ce mouvement de rébellion de la population de Couvin, petite ville du sud de la Belgique, contre la construction d'un barrage mettant en péril ses vallées. Nous sommes en 1978. Le gouvernement belge et son ministre des travaux publics, Guy Mathot, veulent désenclaver la région de Couvin en l'intégrant aux nouvelles infrastructures énergétiques de la Wallonie. La région doit être « connectée » au développement national et soutenir sa politique d'aménagement du territoire pour laquelle la nécessité d'un barrage s'impose. Mais les habitants de Couvin ne sont pas d'accord et très vite, alors qu'ils n'ont aucune expérience d'une lutte contre un gouvernement, ils vont s'organiser, se lançant dans des actions de plus en plus guerrières pour faire connaître à tous leur refus inconditionnel.

Et ces femmes et ces hommes sont formidables. Il faut les écouter évoquer aujourd'hui leurs actions passées avec un enthousiasme et une détermination que rien n'est venu entamer. Ni regret, ni amertume, c'est avec passion qu'ils racontent les caravanes de voitures bardées d'auto-collants « non au barrage » s'étirant sur des kilomètres, puis leur occupation du ministère des travaux publics où ils clament leur révolte et le plaisir éprouvé collectivement lors du déchargement de tonnes de fumier sur la baraque des ingénieurs chargés des premières enquêtes de terrain. À chaque étape de leur lutte, ce qui frappe, c'est leur inventivité dans l'action et leur mépris pour toutes formes d'étiquettes qu'elles soient politiques ou religieuses.

La bataille de l'eau noire de Benjamin HennotPour mieux se faire connaître, ils tamponnent des billets de banque d'un « non au barrage de l'eau noire » qui fera le tour de la Belgique. Humour et dérision, l'argent circule, leur refus aussi. Ils créent une radio pirate, la voix des irréductibles, et pour berner la gendarmerie qui traque l'émetteur, ils ont recours aux forêts où ils sont chez eux, et prennent le maquis. Enfin, ils radicalisent leurs interventions passant au sabotage avec l'aide des vaches pour faire fuir les ingénieurs et de quelques gobelets d'acide pour graisser les moteurs de leurs machines. Ils saccagent et vandalisent une première fois le local du chantier, finissant par y mettre le feu. En face, la réaction est immédiate. Perquisition, arrestation, inculpation, futur procès. Rien n'y fait, ils continuent de plus belle, amplifiant leurs sabotages, pareils à d'invincibles moustiques, ils reviennent et reviennent encore piquer là où ça démange. Clandestins, résistants, insoumis, l'éventualité de la lutte armée se pose avec toute sa violence. Et lorsqu'ils reviennent en nombre démolir le nouveau local flambant neuf du chantier, ce jour là, les gendarmes ne bougent pas. Nous sommes au bord de l'émeute. Quelques jours plus tard, le projet du barrage est mis au frigo et suite à « cet enterrement de première classe », on n'en parle plus.

Ils ont gagné. Ils n'ont jamais cédé et ne céderont jamais.

En nous racontant l'histoire de cette montée en puissance collective qui verra l'intransigeance d'un « non » triompher, Benjamin Hennot ne cherche pas à faire œuvre de mémoire pas plus qu'il ne se livre à un travail d'historien. Bien sûr, il veut sortir de l'oubli ce qui sous-tend ces gestes de révolte, mais ce qui l'intéresse avant tout est de mettre en résonance ce qui tisse du commun entre ceux d'hier et les « nous » d'aujourd'hui.

C'est pourquoi il construit son film à partir des récits des principaux protagonistes de cette « guérilla flamboyante ». Par un montage rapide aux plans très découpés, il choisit, avec un soin méticuleux, ce qui participe à l'invention d'une parole collective et à l'organisation d'un monde en lutte. C'est en focalisant l'attention sur les enjeux et les perspectives du « non » qui animent chaque récits qu'il fait naître une étonnante polyphonie dont le chant traverse les temps et appelle notre adhésion. Se faisant, il réinvente une chronologie du combat où il met en tension ce qui du refus conduit à la révolte, ce qui de l'insoumission appelle à l'émeute. La Bataille de l'eau noire se présente alors comme une aventure guerrière où la joie d'être ensemble et la violence des engagements qui la porte, ne sont plus un problème de morale mais la nécessaire réponse donnée par les habitants d'un lieu à ceux qui tentent de les soumettre.

Ensuite, pour mieux tendre ce lien du présent au passé, il va nourrir récits et témoignages en mettant en scène les images d'alors : photos, diapos, films d'amateurs et convoquer, tel un contrepoint fantomatique, celles plus douteuses des archives de la télévision nationale. Ces dernières images produites par le pouvoir ne visent jamais à le stigmatiser et une des trouvailles de La bataille de l'eau noire est de nous en faire ressentir les stratégies à partir de ce qu'entreprennent les irréductibles, échappant ainsi à cette fascination pour la figure de l'ennemi qui augure bien souvent la défaite. C'est donc en campant résolument du côté des insurgés que le film réussit à créer une permanence de la lutte entre les images d'hier et celles d'aujourd'hui, permanence qui éveille chez nous une même émotion de se découvrir si proches, un même mépris pour les forces de l'ordre, un même parti-pris de désobéissance et de vouloir en découdre.

La bataille de l'eau noire de Benjamin HennotEnfin, comme pour mieux ancrer cette appartenance à un lieu, pour mieux marquer ce qu'habiter suppose et implique de complicité entre habitants et lieux habités, Benjamin Hennot va tenter d'évoquer, par différents stratagèmes narratifs, en quoi habiter un lieu c'est aussi être habité par lui. Parmi ces évocations (pas toujours réussies et c'est le seul point noir du film) la plus intéressante est cette animation qui fait sortir d'une mare forestière une nuée noire qui bientôt, telle une griffe menaçante, envahit chaque maison de la ville de Couvin. Il y a dans cette métaphore ambiguë, l'évocation d'une magie ancienne qui, telle un rite de possession des êtres, lie les personnes entre elles au-delà de toute raison. Etre possédé, c'est parfois reprendre possession de soi, c'est redevenir présent au monde et ici, le monde, c'est autant le sol qui nous porte que la lutte qui nous emporte. L'image est forte et pleine de ces mystères qui nous font exister.

En conjuguant avec finesse tous ces éléments, Benjamin Hennot fait de La bataille de l'eau noire, un film important, non pas tant par une démarche cinématographique innovante et singulière, mais par cette capacité d'actualiser un passé et d'en bouleverser complètement notre présent. Le cinéma, c'est aussi cela. Et si une bataille fut gagnée, Benjamin Hennot nous dit clairement que la guerre est toujours en cours et que, quoique nous en pensions, nous en sommes partie prenante, irréductibles ou soumis.

Les politiques d'aménagement du territoire chères aux diverses gouvernances européennes tentent toutes à leurs manières de faire disparaître des « mondes singuliers » en les intégrant, via une planification offensive, à des infrastructures de contrôle. En posant les réseaux énergétiques (nucléaire, barrage, éolienne), numériques (smartphone, carte à puce, facebook, etc) ou logistiques (TGV, aéroport, autoroute) comme indispensables au progrès social, leur volonté est de désenclaver tout territoire particulier en le reconfigurant comme partie rapportée d'une territorialité gouvernementale, normative et unitaire. Rien d'étonnant alors de voir fleurir cette multiplication de « Non » massif aux projets territoriaux des différents gouvernements nationaux.

commentaires propulsé par Disqus