Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 1996
01/10/1996
 

La Promesse de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Avec la Promesse, les frères Dardenne ont pris le risque d'un cinéma aux prises avec une réalité aux dérèglements explosifs. Et leur film est passionnant. Sans concession aux modes socialistes et autres engagements toutes boîtes, leur récit nous plonge dans l'univers glauque des magouilleurs du noir, ces trafiquants de chair à labeur, nous montrant que leur morale du profit est bien de notre monde.

La loi du père, la loi du fric

la Promesse de Jean-Pierre et Luc DardenneAbandonnant très vite le cadre étroit du constat pour sa mise en cause pratique, ils filment le processus d'une rupture sociale en mettant en scène, chez Igor, l'apparition du refus de l'ordre " naturel " des choses et ses conséquences libératrices. Et c'est l'une des premières qualités de La Promesse: s'attaquer au gluant " c'est comme ça " de la normalité. Pour La Promesse, il n'est pas normal que nos vies aient un prix, s'échangent contre de l'argent, clandestinement ou au grand jour, que le profit dicte sa loi, justifiant jusqu'à l'inacceptable. Pas normal qu'un père soit propriétaire de son gosse, joue des pleins pouvoirs jusqu'à le battre et que chacun y voie comme une preuve d'amour mal torchée. Pas normal que la règle du chacun pour soi justifie que l'autre crève ou devienne pareil à soi, un hybride d'exploiteur-exploité, prototype schizophrénique de l'homme de la rue, dont le père d'Igor n'est jamais qu'un exemple parmi d'autres. Pas normal enfin que cet isolement crépusculaire et glacé, où la glauque majorité se calfeutre comme elle peut, garantisse encore son amour du confort jusqu'à la cécité totale. Face à la banalisation de la misère, les frères Dardenne font du refus le premier pas d'une alternative dont Igor va découvrir et expérimenter le possible immédiat. En filmant, et avec quelle intelligence, l'argent et les rapports qu'il impose, ils vont à l'essentiel, sans détour et sans faux fuyants. Plus qu'une réflexion, c'est la présence physique, palpable du fric qui rend insupportable l'asservissement des êtres humains à des comportements aberrants et destructeurs. Ensuite, en liant la loi du fric à la figure du père, ici rendue avec une rare présence, ils s'en prennent à l'ordre même qui fonde notre social. Ils filment le père pour ce qu'il est, une expression douloureuse et détestable du maître et de l'esclave. Aussi quand Igor abandonne son père enchaîné et, pour la première fois, fonde sa parole en lui disant " ferme ta gueule ", les frères Dardenne ne pouvaient être plus clairs. Ils nous disent une chose essentielle. Le refus d'Igor est la seule rupture possible, qui le place d'emblée dans un autre rapport au monde. L'acte de refuser est déjà une réponse à la misère.

Ce faisant, Igor pose presque la question de ce que serait notre vie sans le pouvoir de l'argent et la poigne du père. J'écris presque parce que La Promesse ne va pas jusque là. Le risque pris par les frères Dardenne d'une parole hors norme reste encore timide et retenu, comme si à manipuler cette dynamite du refus, ils avaient eu peur de conduire leur propos jusqu'au bout. De là sans doute cette fin ouverte où soudainement nous revenons au banal du fait divers et ratons l'universel, ce rapport immédiat au monde.
N'empêche. La Promesse secoue, et bien, et nous ramène à des questions qu'ailleurs nous avons trop tendance à oublier et à faire oublier.


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