Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Le Fils de Joseph d'Eugène Green

Au Non du Père

Après les échappées portugaise (La Religieuse portugaise, 2009) et italienne (La Sapienza, 2015), l'inclassable Eugène Green revient en territoire parisien et délivre une quête du père à la fois lumineuse et terrible. Co-produit par les films du Fleuve, ce nouvel opus déroute, émeut, agace et révèle un jeune comédien éblouissant, Victor Enzenfis.
Construit en cinq parties inspirées d'événements bibliques, Le Fils de Joseph nous révèle Vincent, un adolescent élevé avec amour par sa mère, Marie, une infirmière au cœur d'or. Mais celle-ci lui a toujours caché la vérité à propos de son père dont elle refuse de dire le nom. Bien entendu, ce nom du père renverra au « Non » de ce même père à l'égard de ce fils qu'il ne reconnaît pas. Lorsque Vincent découvre qu'il s'agit d'un éditeur parisien arrogant et égoïste, il met au point un projet de vengeance qui sera contrecarré par une rencontre inattendue.

 

Le Fils de JosephDès les premières scènes, le style de Green s'impose avec force : construction rigoureuse des plans, dialogues décalés et qui semblent venir d'un autre âge, diction des comédiens tout en liaisons, humour à froid et souvent absurde, références continues à la musique baroque, etc. Ce style rebutera plus d'un-e spectateur-trice. Green creuse un sillon étonnant dans le cinéma français mais demande beaucoup d'attention et d'implication.
La première partie « Le Sacrifice d'Abraham » est une merveille d'intelligence dans sa mise en scène. Le cinéaste, tout amoureux de son personnage, accompagne Vincent dans son obstination et son intimité. Et le magnifie. A l'image de ce plan de Vincent dans une allée, au loin, simplement balayée par le vent. Les scènes entre la mère (Natacha Régnier, troublante) et son fils sont d'une pureté formelle rarement vue où les champs/contre-champs classiques sont perturbés et rendus violents par une utilisation du son décalée et un montage où les échelles de plans s'entrechoquent franchement.
« Le Veau d'or » permet au cinéaste de retrouver ses talents de caricaturiste qu'il avait déjà développés par une critique acerbe du milieu baroque parisien dans Le Pont des arts (2004). On assiste à une scène d'anthologie où Mathieu Amalric, père perdu et éditeur perfide et Maria de Medeiros, critique littéraire pédante, font des merveilles. La critique est savoureuse mais constitue une parenthèse dérisoire dans le parcours du jeune homme. La quatrième partie qui voit la rencontre de Vincent avec Joseph, le frère, est la plus émouvante. La relation qui se noue est des plus précieuses car Joseph (Fabrizio Rongione, au sommet) emmène ce garçon dans un nouveau rapport au monde et à la culture. La présence incongrue du tableau de Le Caravage « Le Sacrifice d'Isaac » dans la chambre de Vincent établit des liens profonds avec ce qui se joue dans la narration.
Le rythme du film tend cependant à traîner sur sa fin et appuie un peu trop la filiation nouvelle et non-fondée sur le sang entre Joseph et Vincent, jusqu'à cette échappée en Normandie (« La fuite en Egypte ») pour le moins déstabilisante et moins convaincante.

 

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