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avril 2008
03/04/2008
 

Le monologue de la muette de Khady Sylla et Charlie Van Damme

Spartacus est avec nous

Sénégal, Dakar, début du 21ème siècle. Guéro, une jeune fille exilée de sa campagne natale, travaille comme bonne à tout faire pour une famille de la banlieue pauvre de la capitale. Taillable et corvéable à merci, elle nous fait partager sa servitude en un long monologue fait de rébellion contenue et de désir d’évasion.
 
Le film de Khady Sylla et Charlie Van Damme, Le monologue de la muette, étrange assemblage de documentaire et de fiction théâtralisée, prend prétexte de la vie de Guéro pour interroger les tensions de l’actuelle société sénégalaise et, plus loin, les rouages économiques et sociaux qui font de l’asservissement et de la sujétion de certaines femmes une évidence difficilement acceptable qui pourtant, s'impose presque comme un mode de vie. Comme le dit l’une des femmes du film : « Cette histoire se passe à Dakar, c’est-à-dire à peu près partout et il faudra plus que des bons sentiments pour qu’elle appartienne définitivement au passé ».
 
Film politique, film de lutte, Le monologue de la muette surprend par sa  facture et l’intelligence de sa construction. Loin des lieux communs d’un féminisme facile, il met en résonance plusieurs paroles de femmes à partir de celle silencieuse, marginale et minoritaire de Guéro, la bonne. Derrière son apparente soumission, ce sont les voix de celles qui refusent et se révoltent que son monologue intérieur appelle et autorise à l'image.

Si la vie de Guéro nous est livrée sous une forme documentaire, les autres voix du film vont emprunter les distances du jeu théâtral pour mettre en évidence ce qui dans l’histoire particulière de Guéro dépasse la simple réalité anecdotique. Que cela soit au travers de scènes telles que celle improvisée entre une bonne renvoyée et les femmes du quartier prenant son parti contre sa patronne ou dans les interventions portées devant la caméra par une femme en colère, Le monologue de la muette trouve son chemin vers une parole universelle. Et cela surprend, et cela étonne. Car il faut une maîtrise certaine pour mélanger, avec succès et sans fausse note, des démarches qui, généralement, s’annulent plutôt qu’elles s’épousent. Sans doute une telle réussite tient-elle dans cette vérité que portent les réalisateurs du Monologue de la muette mais aussi dans leur façon de filmer les femmes de leur film au plus vrai, au plus sincère de ce qu’elles disent, de ce qu’elles sont.

Quelque chose de fort et d’essentiel traverse ce film et le fait tenir debout comme un geste non pas de résistance mais de présence, d’évidence de vie; et ce n’est pas un hasard si nous nous retrouvons, dans cette phrase murmurée par la muette : « Notre printemps fera le tour du monde. Spartacus est avec nous ».

Philippe Simon
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